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vendredi 27 mai 2022

Le journal des étudiant.e.s de Lyon 3

Un an après la “Révolte d’octobre”, les Irakiens poursuivent leur combat

Longtemps, l’Irak a paru endormi, comme si croire ou se projeter était devenu impossible dans le pays. « Ici, il n’y a pas de futur, pas d’espoir, pas de changement possible. » C’est ainsi qu’Emilienne Malfatto, une photographe habituée aux voyages dans la région, résume le ressenti de la population locale depuis de nombreuses années. Cependant, un important mouvement de contestation secoue le pays depuis le mois d’octobre 2019 et semble enfin offrir une chance aux Irakiens d’agir pour leur avenir. 

Une explosion de colère.

Le 1er octobre 2019, se sont des milliers d’Irakiens qui décident de descendre dans la rue manifester contre le gouvernement et la classe politique irakienne en général. Cette éruption populaire dénonce l’incapacité des dirigeants à assurer les besoins de première nécessité. La population est alors confrontée à d’importantes failles dans la distribution d’eau et d’électricité, ainsi qu’à une inflation du prix des produits alimentaires comme celui des légumes, alors multiplié par trois. Face à ces difficultés et à la crise du chômage dans laquelle le pays est empêtré depuis de longues années, la grogne gagne les Irakiens. Les premières manifestations s’organisent dans la région du Grand-Sud et bientôt la colère se diffuse jusqu’à Bagdad. De la province à la capitale, le même message est porté par les

manifestants : cette classe politique doit s’en aller. Plus que son incompétence à faire face aux enjeux nationaux, c’est sa corruption et sa déconnexion par rapport à la population qui sont pointées par le mouvement. Les contestataires accusent également les gouvernants d’être liés aux Etats-Unis, considérés comme des envahisseurs en Irak depuis la fin de la guerre en 2003. L’ingérence de l’Iran dans les affaires irakiennes est également ciblée, alors qu’une grande rivalité rythme l’Histoire entre ces deux Etats voisins. 

Les manifestations prennent de l’ampleur et s’étalent sur quatre jours, provoquant alors une violente répression. A Bagdad, Nassiriya, Bassorah, Kerbala ou encore Najaf se déroule le même tempétueux et effrayant spectacle. Les tirs résonnent dans les rues, des explosions retentissent, des affrontements éclatent entre forces anti-émeutes et protestataires… Au matin du 5 octobre, le bilan fait état de 100 morts et de plus de 4 000 blessés à travers le pays, la plupart parmi les manifestants. Cependant, ces lourdes pertes ne suffisent pas à étouffer le mouvement. La mobilisation des Irakiens se poursuit durant les semaines suivantes malgré l’escalade de violence à laquelle doivent faire face les participants. En effet, ce que certains appellent désormais la “Révolte d’octobre”, est sévèrement réprimée. Les victimes se multiplient, alors que les manifestations s’apparentent toujours plus à des champs de bataille. A la fin du mois de janvier, après un peu plus de cent jours de contestation, se sont plus de 600 personnes qui ont perdu la vie et 30 000 autres qui ont été blessées. 

Une société en ébullition.

Les premiers militants du mouvement sont pour la plupart des jeunes issus de quartiers populaires. Ils sont les premiers à subir la situation dans le pays. Pour eux, se construire un avenir paraît purement impossible. Les difficultés à subsister au quotidien, mêlées à l’absence de travail à pourvoir dans les environs, plongent dans l’obscurité et le doute toute cette partie de la jeunesse irakienne. Cependant, les études ne sont pas pour autant un échappatoire à la crise du chômage en Irak. En effet, malgré l’obtention de leur diplôme, de nombreux jeunes ne parviennent pas à trouver d’emploi et sont gagnés par l’incertitude. Comment croire en un pays où, en dépit d’un parcours scolaire ou parfois universitaire complet, aucune perspective ne peut être dessinée ? La détresse de cette jeunesse ne semble pas pour autant être entendue par les gouvernants qui se succèdent. C’est donc sans surprise que celle-ci a tourné la tête vers l’étranger et s’est inspirée des printemps arabes, qui ont marqué la région au cours de la dernière décennie. C’est cette jeunesse qui, conduite par ses rêves et ses espoirs, va donc faire basculer la société irakienne vers la révolte.

A l’image de Mai 68 en France, les jeunes ouvrent une brèche pour la contestation. Se sont désormais des milliers d’autres Irakiens qui viennent s’engouffrer dans cette ouverture. La classe moyenne rejoint le combat, bientôt suivie par des représentants des couches sociales supérieures. Des avocats ou encore des notaires se rallient ainsi à la cause. Ils tentent de la défendre en usant de leur réseau ou de leur influence. Un cap est franchi. Il ne s’agit plus simplement d’un ras-le-bol populaire, mais d’un soulèvement bien plus important, accompagné d’une évolution sociétale. Le mouvement dépasse la structure sociale et promeut des phénomènes nouveaux pour le pays. Le plus marquant est celui du rôle des femmes dans la contestation. Celles-ci ont réussi à s’imposer dans les manifestations, afin de participer de la même manière que les hommes. Dans une société encore profondément conservatrice, cela apparaît comme une première victoire pour les Irakiennes. Ces dernières, habituellement éloignées du domaine politique, saisissent leur chance de défendre leurs droits en tant que femmes. 

En plus de cette synergie au sein de la population irakienne, un autre fait frappant est la détermination des participants. Celle-ci va parfois jusqu’au sacrifice. Ainsi, deux journalistes de France Bleue avaient rencontré en janvier dernier une bande de manifestants et combattants établis sur un pont à Nassiriya. La plupart d’entre eux sont mineurs et leur chef, à peine âgé de 18 ans déclare qu’ils sont “prêts à se sacrifier pour la réforme en Irak”. C’est certainement ce type de témoignage qui décrit le mieux l’esprit de la thawra, révolution en arabe. Un espoir retrouvé dans un pays où plus personne n’attendait le moindre changement. Il ne fait aucun doute que quelque chose en Irak a bougé. Comment pourrait-on dire le contraire ? Des jeunes sont prêts à donner leurs vies pour rejoindre les martyrs de la révolution, dont les visages figurent parfois sur des banderoles affichées en leur hommage. Les Irakiens bravent la peur pour se rendre dans la rue, défiant alors les forces de l’ordre et les milices pro-iraniennes, des soldats proches du régime de Téhéran passés de libérateurs après la chute de Daesh, à cauchemar de la population aujourd’hui. 

Relancer la Thawra pour l’Irak.

Le mouvement se poursuit aujourd’hui, malgré un essoufflement après les tensions entre l’Iran et les Etats-Unis et la pandémie de Covid-19. Seulement, il s’est considérablement affaibli. Le 25 octobre dernier, les manifestants se sont réunis par centaines sur la place Tahrir à Bagdad pour célébrer le premier anniversaire de la révolte. Néanmoins, cette importante mobilisation et l’ambition de ses participants de prendre en otage la zone verte, quartier où siège le gouvernement et les représentants américains, n’ont été que de courte durée. Après seulement quelques jours et de nouveaux heurts avec les forces de l’ordre, les manifestants sont dispersés et les différents lieux occupés sont rouverts à la circulation. Un véritable coup de massue, notamment pour la jeunesse particulièrement investie, qui peine à croire à la fin des manifestations. 

Le retrait des troupes américaines, annoncé ces dernières semaines par le président Donald Trump, menace également le mouvement. Washington a en effet déclaré que 500 soldats allaient être retirés d’Irak. La présence américaine dans le pays, certes dénoncée par les manifestants, risque de laisser place à une plus grande influence de groupes radicaux, notamment aux milices pro-iraniennes hostiles aux protestations. Le retour des djihadistes, toujours présents dans la région, est aussi craint en interne comme par les différents membres de la communauté internationale. Face à cette situation, le pays plonge de nouveau dans l’incertitude. Une manifestation s’est même déroulée à Nassiriya samedi 28 novembre, opposant les partisans de la révolte d’octobre à ceux du meneur chiite Moqtada Al-Sadr. Les affrontements ont causé six morts. 

Alors que l’Irak est divisé, il se retrouve plus que jamais en proie à l’ingérence iranienne. Les milices pro-iraniennes continuent de faire pression sur les Etats-Unis pour un retrait total de leurs troupes avant la fin de l’année et comptent bien profiter de l’arrivée prochaine de Joe Biden à la Maison Blanche pour mettre fin à la présence américaine dans les environs. La nouvelle attaque perpétrée contre l’Oncle Sam le 18 novembre en témoigne. Cette fois-ci, c’est l’ambassade qui a été visée. Un nouvel acte de tension dans les relations entre Washington et Téhéran, qui remet en cause le statu quo entre les deux Etats et qui maintient l’Irak au centre du conflit. Dans ce contexte, l’espoir d’un lendemain meilleur pour l’Irak semble inatteignable. Pourtant, impossible d’imaginer qu’après tant de sacrifices les Irakiens puissent abandonner un si long combat. 

A l’heure où la frustration et la désillusion s’abattent sur beaucoup d’entre eux, il paraît inéluctable que celles-ci cèdent leur place à une nouvelle vague de colère populaire. La crise économique et le chômage dans le pays persistent, les arrangements au sommet du pouvoir perdurent et certains chefs d’Etat tel qu’Emmanuel Macron soutiennent la population contre l’immiscion de l’Iran dans les affaires irakiennes. Il est invraisemblable que la population accepte encore longtemps de servir de théâtre d’opération à deux acteurs extérieurs. En outre, le gouvernement n’est plus soutenu et il est peu probable qu’il propose une solution qui convienne à toutes les parties. Tous les éléments semblent alors en place pour relancer la thawra. Une certitude existe, après tant de chemin parcouru et face à un paysage futur si défavorable, la révolution est déjà amorcée. Quelque soit le temps nécessaire pour l’atteindre ou les obstacles sur leur chemin, les Irakiens marchent vers leur destinée. 

Sources :

Sources article : 

  • Irak : Cent jours de thawra, un reportage photo de Emilienne MALFATTO, présenté dans le cadre de l’exposition Visa Pour l’Image de Perpignan, du 29 août au 27 septembre 2020 : 

https://www.visapourlimage.com/festival/expositions/irak-cent-jours-de-thawra ● France Bleue, Exclusif : en Irak, au coeur de la révolte, Amar AL HAMEEDAWI et Cyril PAYEN, le 06/02/2020 : 

https://www.france24.com/fr/moyen-orient/20200206-exclusif-en-irak-au-c%C5%93ur-de-la-r%C3%A9 volte 

  • France Bleue, Irak : après la guerre, la révolte, Stéphanie ANTOINE et Christophe GASCARD, le 02/12/2019 : 

https://www.france24.com/fr/moyen-orient/20191202-irak-apr%C3%A8s-la-guerre-la-r%C3%A9volte ● La Croix, Irak : à Bagdad, les manifestants réfléchissent à investir le champ politique, Sofia NITTI, le 09/11/2020 : 

https://www.la-croix.com/Monde/Irak-Bagdad-manifestants-reflechissent-investir-champ-politique-202 0-11-09-1201123739 

  • Le Point, En Irak, les manifestants veulent relancer la « révolution d’octobre », AFP, le 25/10/2020 : 

https://www.lepoint.fr/monde/en-irak-les-manifestants-veulent-relancer-la-revolution-d-octobr e-25-10-2020-2397913_24.php 

Sources photo : Thaier Al-Sudani/Reuters, pour Al-Jazeera, le 25/10/2020.

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