
Depuis novembre 2024, des manifestations principalement étudiantes secouent l’ensemble de la Serbie. La cause de celles-ci se trouve dans la catastrophe du 1er novembre 2024 à Novi Sad et visent la corruption. Les manifestations loin de cesser ont atteint leur paroxysme le samedi 15 mars 2025 quand environ 300 000 personnes se sont réunies à Belgrade. Présent en Serbie début mars, je vous invite à plonger au cœur des contestations de Belgrade à Novi Sad.
La catastrophe de Novi Sad : Genèse des manifestations en Serbie
Aux fenêtres de tous les bâtiments de l’Université de Belgrade, on aperçoit de nombreuses pancartes arborant le symbole de la main rouge, signifiant le sang sur les mains des autorités que les manifestants estiment responsables de la tragédie de Novi Sad.
Pour se rendre à Novi Sad, il suffit de prendre le train que ce soit dans le centre de Belgrade ou dans le quartier de Novi Beograd. Néanmoins, le train ne va plus jusqu’à la bas et dépose les passagers à quelques kilomètres de leur destination, plus précisément à Petrovaradin. Un bus permet ensuite de rejoindre le centre-ville.

Il suffit de remonter une dizaine de minutes le long Boulevard Oslobođenja pour rejoindre la Gare ferroviaire de Novi Sad, fermée et meurtrie. La gare routière est bien active mais devant la gare, des fleurs et des peluches dont certaines ont été brûlées par la bougies rendent hommage aux victimes de la catastrophe.
En 2021, d’importantes rénovations de la gare commencent afin de moderniser la gare pour accueillir des lignes à grande vitesse. De nombreuses entreprises étrangères, dont chinoises et françaises, assurent les travaux. Néanmoins, le 1er novembre 2024, une partie de la gare s’effondre tuant 15 personnes, dont des étudiants et un enfant. Fin mars 2025, quelques mois après la catastrophe, une seizième victime de 19 ans meurt de ses blessures.

De retour sur la place Slobode, entre la mairie de Novi Sad et l’Église catholique du Nom-de-Marie, il se trouve une statue de Svetozar Miletić, homme politique local. Au pied de celle-ci, des fleurs, des photos des victimes et des pancartes peintes de mains rouges sont déposées afin de rendre hommage.
Une enquête a été ouverte par les autorités serbes afin de déterminer les responsabilités, dont celle d’un ancien Ministre. Néanmoins, la catastrophe de Novi Sad a ouvert de nombreuses protestations qui ciblent plus généralement la corruption dans le pays et qui accusent le gouvernement d’autoritarisme.
La politique en Serbie, sujet sensible et controversé

Pour comprendre la question de la corruption en Serbie, il convient de quantifier celle-ci. Si les définitions pénales de la corruption varient entre les différents ordres juridiques, il s’agit essentiellement pour un agent public d’obtenir quelque chose en échange d’une faveur accordée à un administré. Partant de ce principe, il est donc possible d’établir un classement des pays les moins corrompus. Le classement de Transparency International, pose ainsi un score sur 100 et un classement regroupant 180 États. En tête de liste se trouve le Danemark avec un score de 90 tandis que le 180ème état est le Soudan du Sud avec un score de 8. La France quant à elle arrive en 25ème position avec un score en baisse de 67.
Pour la Serbie, celle-ci arrive en 105ème position avec un score de 35. Les manifestations ciblent la corruption des autorités. Au pouvoir depuis 2014, le Président d’abord Premier Ministre, Aleksandar Vučić, est de plus en plus contesté. Les manifestants estiment de plus en plus autoritaire et corrompu. Malgré des arrestations de leaders étudiants, le gouvernement n’a pas engagé de répression à grande échelle du mouvement. Enfin, les tensions politiques ne se trouvent pas que dans la rue mais également au Parlement où des députés d’opposition ont lancé des fumigènes, blessant d’autres parlementaires.
Sur le plan international, la Serbie joue d’une certaine neutralité. D’un côté, elle est candidate à l’Union européenne et entretient des liens privilégiés avec la France, notamment par la vente d’avions de chasse en 2024. De l’autre, le pays entretient des liens étroits avec la Russie que ce soit politiquement et économiquement comme le montre par exemple les stations Газпро́м (Gazprom). Également, la compagnie aérienne Air Serbia est l’une des rares compagnies européennes à desservir Moscou car l’Union européenne a fermé son espace aux avions russes et les compagnies occidentales ont fermé leur vol vers la Russie. D’après The Conversation, la Russie comme l’Union européenne considèrent le Président comme un “garant de la stabilité dans la région, ne serait-ce que parce qu’on ne sait pas qui est en mesure de la remplacer aujourd’hui”.
Les manifestations à Belgrade
À Belgrade, les manifestations durent depuis plusieurs mois et quelques épisodes marquants ont eu lieu. Certains les assimilent aux manifestations de 2000 qui ont conduit à la chute de Slobodan Milosevic et parlent de “révoltes des étudiants” comme The Conversation.
Le 28 janvier 2025, après le blocage d’un des principaux nœuds autoroutiers de Belgrade, le Premier Ministre Milos Vucevic a donné sa démission afin “d’éviter de nouvelles complications et de ne pas augmenter davantage les tensions dans la société”. Milos Vucevic a été maire de Novi Sad et les travaux de la gare ont commencé sous son mandat.
Fin janvier 2025, des milliers de manifestants marchent les 80 kilomètres entre Belgrade et Novi Sad afin d’organiser les blocages des ponts sur le Danube de Novi Sad. Les étudiants ont été bien accueillis par les habitants, se voyant offrir de la nourriture, malgré quelques incidents où des automobilistes ont foncé sur des manifestants.

Les manifestations sont fréquentes à Belgrade. Durant mon séjour, plus précisément le mardi 4 mars, le tramway de la ligne 2 s’est interrompu à sur la rue Рузвелтова (Roosevelt) en raison d’un rassemblement de manifestants se dirigeant vers le parc Ташмајдан (Tašmajdan). Plus tard durant la journée, un autre rassemblement s’est réuni à proximité du Musée National de Serbie.
Le 15 mars 2025, la plus grande manifestation de l’histoire de la Serbie s’est déroulée dans les rues de Belgrade, regroupant 107 000 manifestants selon le gouvernement et 325 000 selon un organisme indépendant. Durant cette manifestation, un canon sonique aurait été déployé afin de perturber les 15 minutes de silence en hommage aux victimes de Novi Sad. Le gouvernement a dépêché des experts du FSB, service de sécurité intérieur russe pour une semaine afin d’enquêter sur cette arme sonique.
Les tensions en Serbie ne semblent pas s’atténuer. Les protestations continuent et ne sont plus seulement étudiées. Certains sportifs comme le tennisman Novak Djokovic ont soutenu le mouvement. À Niš, une femme de 69 ans a poignardé la Doyenne de la Faculté de Philosophie qui soutient le mouvement. La victime estime que son agression est liée au contexte politique.
Ainsi, la Serbie se retrouve divisée dans un épisode politique qui pourrait marquer un tournant dans son histoire. Les événements des prochains mois ainsi que de potentielles élections anticipées sont à suivre car elles pourraient être déterminantes pour l’histoire contemporaine trouble du pays.