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samedi 3 décembre 2022

Le journal des étudiantes et étudiants de Lyon 3

Panorama des solutions face à l’essor des fake news dans les nouveaux médias

En 2019, un sondage Odoxa Dentsu-Consulting pour France info affirmait que 30% des Français reconnaissaient avoir déjà relayé de fausses informations via leurs réseaux sociaux. Ce pourcentage ne révèle cependant pas toute l’ampleur de ce phénomène puisqu’une partie des participants adhérait à ces fausses informations et n’avait pas conscience de contribuer à la diffusion de fake news. Les nouveaux médias et l’accès à internet semblent donc accélérer la conception et la propagation de nouvelles erronées.
Les services d’information traditionnels ont eux aussi permis la diffusion de faux contenus comme ce fut le cas avec l’affaire dite du charnier de Timisoara. En effet, en 1989, les photographies de nombreux corps mutilés d’opposants au dictateur roumain Nicolae Ceausescu passent en boucle sur les chaînes de télévision occidentale. Les commentateurs utilisent ces images pour montrer les ravages causés par la révolution roumaine, chiffrant les morts à plusieurs milliers pour la seule ville de Timisoara. Quelques mois plus tard, les téléspectateurs découvrent que le nombre de victimes a été gonflé et qu’il s’agissait de corps déterrés par des Roumains cherchant désespérément leurs proches décédés lors de la révolution.
L’essor des médias sociaux, permettant la création et la publication de contenus, suivi du partage de ces derniers sur les réseaux sociaux, ont mené à une hausse de la déformation de l’information.
L’influence de ces fake news sur l’opinion politique des citoyens est loin d’être négligeable, comme l’a montré la diffusion d’une vidéo sur WhatsApp avant les élections brésiliennes de 2019 indiquant aux électeurs que s’ils votaient pour le parti de gauche, ils perdraient leur emploi. L’affaire du « Pizzagate », accusant Hilary Clinton d’être à la tête d’un réseau pédophile, a également fait baisser les intentions de vote en faveur de cette dernière lors de la campagne de 2017. Même si la désinformation n’est pas un processus propre aux nouveaux médias, elle prolifère en quantité abondante et à une vitesse inégalée par le biais des réseaux sociaux. Leurs dirigeants, tout comme les États, tentent donc de limiter ce phénomène.
L’État français a, depuis plusieurs années, pris conscience de l’enjeu que représente la désinformation en ligne. Il est cependant difficile pour les États de limiter la propagation de fausses informations sur les réseaux sociaux. Le chercheur Romain Badouard dans son article « La régulation des contenus sur Internet à l’heure des « fake news » et des discours de haine » publié dans la revue Communications. Les arts et les âges de la vie explicite la difficulté pour ces derniers de concilier protection des individus et protection de la liberté d’expression. Concrètement, la loi LCEN (Loi pour la confiance dans l’économie numérique) de 2004 permet aux fournisseurs d’accès à internet de bloquer les sites qui diffusent de fausses informations. Cette mesure semble assez inefficace puisqu’il suffit de changer de nom du site pour y échapper. D’autre part, la loi « relative à la lutte contre la manipulation de l’information » de 2018 crée un nouveau référé permettant à un candidat, pendant les trois mois précédant une élection, de saisir un juge pour faire cesser la diffusion de fausses informations à son sujet. Selon R. Badouard, comme pour tout référé, se pose ici le problème du délai très court (48 heures) dont dispose le juge pour statuer, ce qui lui permettra difficilement de réaliser un contrôle complet de l’information.
Face aux difficultés des États à établir une législation efficace pour lutter contre les fakes news, des mesures de soft Law sont également prises au niveau européen. La Commission Européenne dans son Final report of the High Level Expert Group on Fake News and Online Disinformation, publié le 12 mars 2018, préconise l’élaboration de codes de bonne conduite contre la désinformation par les acteurs du numérique. En parallèle, l’Union européenne a une approche préventive et pédagogique de ces enjeux. Le site EUvsDisinfo a par exemple été créé en 2015 par le groupe de travail East Stratcom du Service Européen pour l’action extérieure. Ce projet majeur de lutte contre les fausses informations s’attarde essentiellement sur les fakes news diffusées par des médias pro-russe et pro-kremlin. Des articles y dévoilent notamment les mécanismes de propagande utilisés par le Kremlin dans la crise ukrainienne, comme la présentation de l’OTAN comme un agresseur de la Russie.

De leur côté, les gérants des réseaux sociaux prennent aussi des initiatives de lutte contre la désinformation, le plus souvent pour correspondre aux législations ou même les devancer. Cela peut passer par l’identification, suivie de la suppression de contenus violents ou présentant de fausses informations par des employés (digital labor) ou une intelligence artificielle. Cette dernière rencontrera généralement des difficultés à identifier des informations erronées. En juillet 2020, Twitter a par exemple pris une mesure de signalement des contenus susceptibles de présenter des informations influencées par le positionnement politique d’un État. Les tweets des médias qui ne sont pas indépendants éditorialement comme RT France ou CCTV (Chaîne financée par la Chine) seront inscrits dans la catégorie « média affilié à un État ». Mais selon l’universitaire Kevin Limonier (Géopolitique du cyberespace russophone), une telle mesure est délicate à mettre en œuvre car la frontière de l’indépendance n’est pas toujours évidente à tracer. Par exemple, la chaîne AJ dont les contenus sont souvent influencés par la ligne politique et les intérêts du Qatar n’est pas signalée par le réseau social.
Enfin, on peut observer le développement du fact checking dans les médias traditionnels comme dans les nouveaux médias. Le 23 septembre 2021, lors d’un débat entre Jean-Luc Mélenchon et Éric Zemmour, BFM-TV a mobilisé une cellule de vérification de dix journalistes pour que ceux-ci vérifient en temps réel les propos des candidats. Dans les semaines qui ont suivi, les équipes de campagne de ces derniers ont à leur tour contrôlé la véracité du premier fact checking effectué. En fonction de leur origine, ces contrôles peuvent être contestés et une certaine défiance s’établit à leur égard. La journaliste Guillemette Faure conteste ces méthodes, d’abord parce qu’une vérification en temps réel est techniquement impossible. Elle questionne également la problématique du relativisme de ce procédé, notamment en fonction du choix des experts : les lobbys et divers groupes d’intérêt chercheront toujours un contrôle de l’information allant dans leur sens.

Si les tentatives de lutte contre les fakes news sont nombreuses, aucune initiative, publique ou privée, ne semble pleinement satisfaisante. Les réseaux sociaux permettent la diffusion massive de fausses informations et l’actualité récente comme la guerre en Ukraine conduit à un aggravement de la situation. Effectivement, selon la plateforme en ligne Mythos Lab, en février dernier, le volume de tweets comportant un contenu erroné sur l’Ukraine a augmenté de 3000% par rapport à septembre 2021. Il est donc nécessaire que les États comme les réseaux sociaux eux-mêmes redoublent d’efforts.

Sources :
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