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dimanche 4 décembre 2022

Le journal des étudiantes et étudiants de Lyon 3

L’indignation occidentale ou l’indécence : le cas de la révolution iranienne

« Dieu se rit des prières qu’on lui fait pour détourner les malheurs publics quand on ne s’oppose pas à ce qui se fait pour les attirer. Que dis-je? Quand on l’approuve et qu’on y souscrit» Bossuet, Jacques Bénigne, Histoire des variations des Églises protestantes, 1688.

La révolte du peuple iranien

Depuis le 16 septembre 2022, ont lieu en Iran de gigantesques manifestations regroupant femmes et hommes de tous les horizons avec un point commun, un ras-le-bol causé par la politique autoritaire et islamiste de la part du gouvernement d’Ebrahim Raïssi. Le déclenchement de ce mouvement populaire est dû à la mort tragique de Mahsa Amini, une jeune femme de 22 ans ayant fait l’affront de ne pas assez recouvrir ses cheveux avec le voile islamique imposé en Iran. Suite à cela, la police des mœurs iranienne crut bon de la passer à tabac, ayant comme conséquence de la plonger dans un coma fatal. Bien évidemment, la cause des manifestations est louable : vouloir se défaire d’un gouvernement religieux, qui n’hésite pas à tirer sur son peuple, qui mène une politique d’austérité en plaçant 80 % de sa population sous le seuil de pauvreté et pour finir, et pas des moindres, qui a un cruel manque de prise de conscience au niveau de la politique écologique menant à une multiplicité de sécheresses, provoquant de fait des pénuries d’eau.

Mais face à cette magnifique révolte d’un peuple saigné par le pouvoir iranien, les politiques occidentales voient le moyen de s’acheter une virginité (et c’est peu dire), notamment en reprenant une des revendications à leur compte, à savoir le féminisme, le tout en ne parlant que peu des aspects sociaux.

L’indignation politique

 Parmi ces politiques qui se déclarent soutenir le peuple iranien, on peut retrouver Sandrine Rousseau, membre du parti Europe Ecologie les Verts (EELV), engagée féministe se battant notamment pour la réhabilitation de la figure de la sorcière, car perçue par la militante française comme féministe, ou bien encore proposant en 2022 « un délit de non-partage des tâches domestiques ». Elle s’est rendue le dimanche 2 octobre 2022 à la manifestation en soutien aux Iraniennes, pour finalement se faire huer par la foule qui soulignait sa complaisance avec l’islamisme à la suite de ses propos en 2021, où elle déclara que le voile était un embellissement ou encore qu’il faudrait accueillir les islamistes pour « mieux les surveiller ».

Une autre de ces “ femmes qui se disent féministes” est Abir Al-Sahlani, députée suédoise siégeant au Parlement européen depuis 2019 et faisant partie du groupe politique européen Renew Europe, un parti pro-européen revendiqué proche de La République en Marche. Durant la séance parlementaire européenne du 4 octobre 2022, elle prononce un discours en soutien aux Iraniens en finissant par se couper les cheveux. Cet acte de courage (sic), qui se veut être un presque hommage à tous les morts qu’engendre la répression policière iranienne, a en réalité été réalisé par une politique qui s’est déclarée favorable à la guerre illégitime menée par les Etats-Unis contre l’Irak en 2003. Celle-ci causa entre 100 000 à plus d’un million de morts, créant une déstabilisation de l’Irak permettant la montée de l’islamisme, sans oublier les plus de 500 000 enfants irakiens morts et assumés par Madeleine Albright l’ambassadrice américaine auprès des Nations unies de 1993 à 1997, suite aux interventions par les Etats-Unis. Mais alors derrière ce féminisme voire humanisme de façade, qu’y a-t-il réellement ?

 

Paroles et actes

Vous vous doutez bien que la sélection de ces deux dames n’est pas laissée au hasard, effectivement un élément en commun peut être trouvé, le fait d’adhérer corps et âme à l’Union européenne (UE). Sandrine Rousseau, je le rappelle, est membre du parti politique français EELV qui, comme son nom l’indique, n’oserait commettre le blasphème de remettre en question l’UE, tout comme le groupe parlementaire auquel appartient Abir Al-Sahlani, Renew Europe.

Mais alors comment allier le féminisme, l’humanisme, avec l’amour d’une organisation inter-gouvernementale qui, par exemple, est fière de collaborer avec le Qatar et l’Arabie Saoudite via le Conseil de coopération des Etats arabes du Golfe et l’Union européenne ? Car rappelons ce que proposent ces Etats en matière humaine : de nouvelles formes d’esclavagisme bénéficiant aux grands capitalistes comme lors de la préparation de la Coupe du monde 2022 au Qatar , une politique ouvertement sexiste se basant sur l’islam, comme en Arabie Saoudite, où une femme peut être condamnée à mort pour « sorcellerie », ce qui lui vaut la place de 131e place sur 135 selon le rapport mondial sur l’inégalité entre les sexes par le Forum économique mondial de 2012 . Plus simplement la guerre à des fins purement capitalistes, notamment durant la guerre toujours actuelle de l’Arabie Saoudite contre le Yémen, causant plus de 377 000 morts en 2021. Sans oublier l’allié historique de l’UE, les Etats-Unis. Nous avons déjà peint un bref portrait de ce que les Etats-Unis avaient d’humaniste en citant la guerre d’Irak et ses conséquences. Mais pour rester dans notre thème initial, à savoir la situation en Iran, dressons un récapitulatif non-exhaustif des manœuvres entreprises par les USA concernant l’Iran et leurs conséquences, le pays porteur de la démocratie islamique en Irak a encore beaucoup à nous dévoiler.

Il est de notoriété publique que les Etats-Unis eurent et ont recours à des opérations pour déstabiliser les gouvernements qui ne souhaiteraient pas se soumettre à leur courroux. On pourrait citer la tentative de débarquement, en 1961, de soldats préparés par la CIA à Cuba pour déstabiliser le gouvernement de Fidel Castro, président cubain anticapitaliste qui osa nationaliser des entreprises étrangères, car stratégiques pour la gestion du pays, l’opération se soldant par un échec. En bons revanchards, les USA décrètent un embargo faisant perdre plusieurs milliards à Cuba, embargo toujours actif, bien que condamné par l’ONU ce qui n’empêche pas les pays occidentaux de céder aux caprices des défenseurs du monde libre (sic).

À force de s’immiscer dans la politique intérieure de pays censément indépendants et souverains afin de protéger leurs intérêts, les Etats-Unis s’attaquent aussi à l’Iran. En effet, un homme, Mohammad Mossadegh, dirigea l’Iran en tant que Premier ministre de 1952 à 1953. Ce fut un dirigeant ouvertement progressiste voulant établir une république laïque, le tout avec une économie sociale représentée par la création d’une sécurité sociale, le contrôle des loyers et la nationalisation de l’industrie pétrolière iranienne historiquement tenue par les Britanniques. Mais un gouvernement dirigé par un socialiste n’est pas une réponse convenable pour les Etats-Unis, et encore moins lorsque ses réformes limitent l’impérialisme occidental sur le pétrole. Ils ont alors soutenu et financé un coup d’État des forces d’extrême droite islamiques avec le soutien de la CIA, pour enfin placer, en 1953, en haut de l’échiquier Fazlollah Zahedi.

Mais financer l’écroulement d’un État en voie de socialisme et de laïcité ne suffit pas. Depuis 1995, les USA ne cessent de mener une guerre économique à l’Iran via des embargos. Prenons l’exemple de ceux de 2018 : des décisions imposant des blocages sur les transactions financières et les importations de matières premières, ainsi que des sanctions sur les achats dans le secteur automobile et l’aviation commerciale, puis des sanctions sur le secteur pétrolier et gazier ainsi que la banque centrale iranienne. Ces sanctions qui ont enfoncé le peuple iranien dans une misère encore plus grande qu’il ne l’était déjà, furent approuvées par l’UE.

 

Le “féminisme de comptoir” ou “bourgeois” 

La conclusion paraît alors très claire, à quoi bon se déclarer féministe si l’on n’est même pas capable de souhaiter la vie à toutes les femmes ? À quoi bon se déclarer humaniste si l’on n’est pas capable de souhaiter la vie à tous les humains ? Le féminisme est dévisagé par ces femmes et hommes qui ne voient en lui que la possibilité pour une femme d’être un pion sur l’échiquier politique et économique, et qui exclut le féminisme réel, le féminisme qui permet l’émancipation de la femme ET des hommes de toutes les oppressions, qu’elles soient patriarcales, impérialistes, religieuses, culturelles et finalement capitalistes. Parce que pouvons-nous dire qu’une femme qui travaille 45 heures pour subvenir aux besoins de sa famille est une femme libre sous prétexte qu’elle peut voter ou se titrer comme « sorcière » ? Pouvons-nous dire qu’une femme religieuse endoctrinée dès l’enfance est libre ?

Chacun aura sa réponse, mais personnellement, je laisse la place à Emma Goldman une féministe d’origine russe longtemps considérée comme la femme la plus dangereuse des Etats-Unis.  « Leur épanouissement, leur liberté, leur indépendance doivent venir d’elles et grâce à elles. D’abord en s’affirmant comme des personnes et non comme des objets sexuels. Ensuite en refusant que quiconque ait un droit sur leur propre corps, en refusant de porter un enfant, à moins qu’elles ne le veuillent, en refusant de servir Dieu, l’État, la société, un mari, une famille, etc. ; en rendant leur vie plus simple, mais plus dense et plus riche. C’est-à-dire en essayant d’apprendre ce qui fait le sens et la substance de la vie dans toute sa complexité et puis en se libérant de la peur des opinions des autres et de la réprobation publique. » 









Sources :

Goldman, Emma, « De la liberté des femmes », 2020, Payot, Page 107.

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