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jeudi 30 mai 2024

Le journal des étudiantes et étudiants de Lyon 3

L’ESPAGNE, UNE HISTOIRE POLITIQUE AU FÉMININ

Marqué par une histoire semée d’embûches, le féminisme espagnol a longtemps été perçu comme l’un des plus actifs au monde, faisant aujourd’hui de ce pays l’un des plus avant-gardistes dans le domaine. L’Espagne fait aujourd’hui référence en matière de droit des femmes en Europe. Pourtant, l’histoire de ce pays n’est pas linéaire. Les femmes ont dû lutter pour obtenir et conserver les mêmes prérogatives que leurs homologues. Le gouvernement socialiste de Pedro Sanchez est moteur d’un réel élan émancipateur et égalitaire ; une source d’inspiration pour ses voisins et une preuve que l’extrême droite n’a pas encore conquis toute l’Europe. Alors, les réformes progressistes espagnoles font-elles de ce pays l’un des plus féministes au monde ? Retour sur l’histoire d’un combat, celui des femmes et de leurs droits. 

 

L’ÉMERGENCE DU FÉMINISME DANS UN PAYS POURTANT TRÈS CONSERVATEUR 

 

Pays de tradition catholique, l’Espagne est une monarchie constitutionnelle gouvernée par le roi Felipe VI. Les femmes ont ainsi longtemps été reléguées au second rang de la société. Placées sous la tutelle de leur mari ou de leur père, elles n’avaient autrefois que peu de droits et peinaient à faire leur place dans ce système patriarcal bien ancré. Alors, comment expliquer l’implantation rapide et pérenne de courants féministes puissants dans le pays ? 

 

Dès les années 1920-1930, les mouvements féministes comme celui des suffragettes se font entendre dans tout le pays. Les femmes obtiennent le droit de vote en 1931 et la Constitution leur octroie de nombreux droits sociaux tels que le divorce par consentement mutuel, la garde des enfants, l’indépendance bancaire ou encore l’admission aux emplois et charges publiques à responsabilités. En 1936, elles obtiennent un droit à l’avortement timide, les mentalités étant très réticentes à cette avancée en contradiction avec les valeurs catholiques de l’époque. Les Espagnoles ont alors une situation légale parmi les plus développée d’Europe grâce à la victoire de la gauche, mais cette dernière est menacée par la montée du mouvement franquiste, profondément archaïque et antiféministe. 

 

La lutte contre le fascisme de Franco est une opportunité pour faire valoir plus de droits. La féministe Emma Goldman écrit alors dans Femmes libres : « La femme espagnole ne tardera plus beaucoup à prendre le chemin de son émancipation. […] Brisez vos chaînes. Votre tour est enfin arrivé d’élever votre personnalité et votre dignité, d’exiger avec fermeté vos droits de femme, comme individualités libres, comme membres de la société et comme camarade dans la lutte contre le fascisme et pour la Révolution sociale. ». 

 

Franco prend le pouvoir du pays en 1936 et la dictature s’installe. Le régime espagnol devient l’un des plus autoritaires d’Europe mais le souvenir des années républicaines reste imprégné dans la mémoire des citoyens et tout particulièrement des citoyennes qui se remobilisent dès la mort du dictateur. 

 

L’ÉGALITÉ DES SEXES, UN COMBAT DE LONGUE HALEINE 

« Les citoyens de l’un ou l’autre sexe, âgés de plus de 23 ans jouiront des mêmes droits électoraux, conformément aux dispositions législatives. » dispose l’article 36 de la Constitution républicaine espagnole de 1931. 

 

Une avancée révolutionnaire dans une Europe peu encline à l’émancipation féminine mais qui résulte du travail acharné de nombreuses femmes. Clara Campoamor, avocate et députée du Parti Radical de Madrid utilisa sa position pour établir la non-discrimination basée sur le genre, l’égalité juridique des enfants nés d’un mariage ou non, le divorce mais aussi et surtout, le vote féminin. Elle rappela constamment aux hommes que leur statut ne leur ai pas acquis de droit mais de coutume et que cela doit changer. « Vous avez le droit que vous a octroyé la loi, la loi que vous avez vous même faite, mais vous n’avez pas le droit naturel, le droit fondamental qui se base sur le respect de tout être humain et tout ce que vous faites c’est détenir le pouvoir. Laissez donc la femme manifester et vous verrez que vous ne le détiendrez plus… ». 

 

La mort de Franco puis l’inscription dans la Constitution de 1978 du principe de non-discrimination des sexes marquent des avancées fondamentales dans la lutte paritaire espagnole et l’actuel gouvernement de Sanchez, ouvertement féministe, est dans la continuité de ces dernières. Composé de plus de femmes que d’hommes, ce gouvernement est moteur de nombreuses réformes avant-gardistes : renforcement de l’accès à l’avortement, encadrement du consentement féminin et lutte contre la culture du viol, avènement d’une parité absolue dans les sphères politiques et entrepreneuriales, création d’un congé menstruel… L’Espagne brise le plafond de verre qui empêchait les femmes d’être égales aux hommes. 

 

Le Code Pénal renforce également la protection des femmes au travers de lois emblématiques contre les violences de genre et instaure en 2007 la loi « oui c’est oui » faisant du consentement un élément central dans toute relation sexuelle. Désormais, ce n’est plus aux victimes de démontrer la présence de violence ou d’intimidation lors d’un viol mais à l’agresseur de prouver que le consentement avait été respecté. 

 

Dernièrement, les députés espagnols ont voté une loi créant un « congé menstruel » pour les femmes souffrant de règles douloureuses. Une grande première en Europe visant à briser les tabous autour des menstruations. « Un jour historique pour les avancées féministes » comme l’affirme la ministre de l’égalité Irene Montero. 

 

LE FÉMINISME, UN ENJEU CLÉ DANS UN PAYS CLIVÉ PAR LES EXTRÊMES

 

L’approche ultra-féministe adoptée par le gouvernement est cependant loin de faire l’unanimité et la frange conservatrice d’extrême droite est toujours très prégnante dans le pays. Si la place de l’Espagne en tant que référence féministe européenne n’est pas remise en cause, la société doit encore avancer et la montée des courants fascistes et extrémistes sur le continent n’est pas rassurante. Les femmes continuent de lutter pour conserver leurs acquis sociaux et doivent en permanence rappeler aux hommes le pied d’égalité sur lequel ils doivent se placer. Comme l’attestait Clara Campoamor à ses collègues masculins : 

 

« Autre chose, en outre, à l’homme qui doit voter. N’oubliez pas que vous n’êtes pas seulement les fils d’un homme, mais que vous réunissez en vous le produit des deux sexes ». 

 

Sources :
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