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dimanche 14 juillet 2024

Le journal des étudiantes et étudiants de Lyon 3

Ginette Bac, le fait divers à l’origine du Planning Familial

Intro 

Aujourd’hui, grâce à la déconstruction progressive des médias et au travail de l’historiographie, l’histoire de la légalisation de l’avortement en France est de plus en plus connue. Pourtant, le combat qui précédait celui de l’Interruption Volontaire de Grossesse conserve une place à l’ombre du procès de Bobigny et de la loi Veil. En effet, dans les années 1950, un drame familial s’est transformé en symbole de la lutte pour la légalisation de la contraception, et a permis l’enclenchement d’une machine militante et juridique vers l’acquisition des droits reproductifs que nous connaissons aujourd’hui. Retour sur l’affaire Ginette Bac. 

Dans les années 1950, Claude et Ginette Bac se marient lorsqu’ils ont autour de vingt ans. Ils habitent à Saint-Ouen, Claude est ouvrier, ils proviennent d’un milieu modeste. 

Rapidement après leur mariage, Ginette tombe enceinte : un enfant, puis deux, puis trois, et ce en l’espace de trois ans. Elle tombe enceinte une quatrième fois et accouche de la petite Danielle. 

La descente aux enfers

A la naissance de son troisième enfant, Ginette entre dans une sorte de dépression, provoquée par la surcharge émotionnelle et domestique. Paralysée d’un bras depuis sa naissance, la vie au foyer devient insoutenable, et Danielle est l’enfant de trop. Ginette entame une descente aux enfers, qui n’est pas arrangée par la découverte d’une cinquième grossesse lorsque Danielle a six mois. 

Ginette Bac commence à sombrer, ne lave plus les enfants, les nourrit de manière de plus en plus irrégulière. Claude s’absente de plus en plus du foyer, tente un divorce puis, dissuadé par sa mère, y renonce. Ginette est atteinte de ce que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de dépression post-partum.  

La petite Danielle décède de malnutrition et de manque de soins au début de l’année 1953. 

Le premier procès 

En juin 1954, Ginette et Claude sont reconnus coupables avec circonstances atténuantes du décès de leur dernier enfant, et sont condamnés à sept ans de prison. Ils sont envoyés dans deux prisons différentes. C’est donc entre les murs du centre de détention que Ginette accouche de son cinquième enfant. 

Le couple, mais surtout la jeune femme de 25 ans, subit également un procès médiatique intense. Le 5 juin 1954, L’Intransigeant titre : « Enfant gâtée et épouse désordonnée. Ginette avait laissé mourir de faim le dernier de ses enfants ». Ginette est qualifiée de paresseuse, molle. Les journaux lui dressent un portrait humiliant et accablant. 

Le second procès 

Le couple fait appel, et un second procès a lieu en juillet 1955. Celui-ci devient un fait de société, un plaidoyer pour l’accès à la contraception, interdite depuis la loi de 1920. 

Quelques mois avant le procès, en mars 1955, la gynécologue Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé, sensibilisée aux évolutions contraceptives notamment aux Etats-Unis, avait dénoncé dans la presse médicale les effets négatifs de la loi 1920, qui pénalise « la provocation à l’avortement et à la propagande anticonceptionnelle ». Elle publie notamment l’article « Le contrôle des naissances à l’étranger et la loi française de 1920 », qui défend le birth control et l’accessibilité à la contraception. 

Face à l’indifférence générale qui répond à son article, le procès en appel de Ginette Bac devient l’opportunité de donner une plus grande ampleur à son combat. En mars, elle appuie son argumentaire sur le cas de la petite Danielle Bac lors d’une conférence à l’Académie des sciences morales et politiques. 

Lors du second procès en appel, Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé témoigne à la barre, et transforme ce fait divers en un symbole des grossesses non désirées. Le procès devient celui de la loi de 1920, et sensibilise le public à la situation des mères de familles nombreuses malgré elles. Légaliser la contraception devient l’objectif premier. 

Le jury condamne cette fois le couple à deux ans de prison, qu’ils ont déjà effectués. Mais le procès a des conséquences bien plus structurelles dans les années qui suivent concernant la lutte pour la contraception, puis l’avortement. 

Le déclenchement de la machine militante 

A la suite du procès, la presse s’empare du cas Ginette Bac. Un manifeste paraît en février 1956 aux Editions de Minuit, intitulé Des enfants malgré nous, ce qui contribue à sensibiliser la France à la nécessité d’une maternité contrôlée. 

La sociologue Evelyne Sullerot contacte alors Marie Andrée Lagroua Weill-Hallé et fonde avec elle l’association Maternité Heureuse en mars 1956, qui devient le Mouvement Français pour le Planning Familial en 1960. Enfin, en 1967, la loi Neuwirth est votée et légalise la contraception.

Ainsi, le cas de Ginette Bac, toujours relativement méconnu, est pourtant une pierre fondatrice dans l’édifice de la lutte pour les droits reproductifs en France. L’affaire représente avec justesse le quotidien des ménages dans la période du baby-boom : faible ou moyen niveau de vie, grossesses à répétition souvent non désirées par manque de moyens contraceptifs. Le procès et sa reprise médiatique et militante sont donc à l’origine de la légalisation de la contraception ; somme toute, un drame de famille finalement pas si anodin, devenu l’emblème d’une lutte d’Etat pour les droits reproductifs. 

 

Sources :
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