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samedi 28 mai 2022

Le journal des étudiant.e.s de Lyon 3

Les insultes misogynes d’un policier envers une victime d’agression sexuelle : le syndrome des défaillances structurelles dans l’accompagnement des victimes

Tandis que Le 25 janvier 2022, Gérald Darmanin annonçait avec assurance que « les femmes subissant des violences physiques ou psychologiques portent plainte systématiquement« , avant d’ajouter que « systématiquement, il y a des poursuites judiciaires » ; et que le Ministère de l’Intérieur se félicitait le 5 mars 2021 du fait que « 90% des femmes ayant porté plainte en 2020 pour des faits de violences conjugales étaient satisfaites de l’accueil en commissariats et gendarmeries« , une révélation récente de Mediapart témoigne de la réalité sur le terrain.

Retour sur l’affaire

Le 15 février 2022, Médiapart dévoile un message vocal laissé le 5 février sur le répondeur d’une victime qui venait de porter plainte pour agression sexuelle. Sur l’enregistrement, on peut distinctement entendre un agent de police répéter à plusieurs reprises de violentes insultes misogynes à l’égard de la victime. Le policier déclare ainsi : “Putain, elle refuse la confront’ [entendre ici confrontation] en plus, la pute. Comme par hasard. En fait, c’était juste pour lui casser les couilles” tout en continuant : “Il arrive un truc comme ça, déjà elle fout une mandale au mec. Et après elle va vouloir une confrontation, histoire de lui péter la gueule encore plus sur l’audition. »

Ces propos sont le résultat, à la fois d’une société patriarcale et d’un manque de formation des agents de police qui font alors preuves d’idées reçues sur les victimes de violences sexuelles. Le jugement subjectif du policier prévaut ici sur un comportement objectif et professionnel. Le policier uniformise les réactions possibles. Une seule réaction serait alors envisageable, celle de la victime qui aurait la force de confronter son agresseur tout en invisibilisant les milliers d’autres réactions possibles comme la paralysie, le sentiment de peur, de culpabilité, de honte qui pourrait prendre le dessus.

Dans l’heure, pour répondre à la polémique, le préfet de police Didier Lallement annonce la saisie de l’Inspection générale de la Police nationale (IGPN) et la suspension à titre conservatoire du policier.  Malgré une réponse rapide, celle-ci demeure à titre conservatoire et à court terme, ne réglant que partiellement le problème sur le moment. Mesure qui ne peut, en aucun cas, réparer complètement le préjudice subi par la victime lors de l’écoute de ce message vocal, celle-ci ayant déjà dû trouver le courage de porter plainte, après avoir été victime une première fois.

Ces révélations démontrent les défaillances structurelles majeures dans la prise en charge et l’assistance des victimes d’agression sexuelle.

Alors, comment expliquer que les policiers, engagés pour la protection des citoyens et des citoyennes, puissent en arriver à insulter une personne venue porter plainte pour agression sexuelle ?

D’une part, ce phénomène, loin d’être nouveau, n’a rien de surprenant dans une société qui baigne dans la culture du viol. Mais d’abord, effectuons un bref rappel : qu’est-ce que la culture du viol ?

La culture du viol se définit par un environnement social et médiatique marqué par un ensemble de comportements, de pensées qui d’une part minimisent, justifient et banalisent les violences et les agressions sexuelles et, d’autre part, excusent les auteurs de ces propos et comportements tout en remettant en cause la parole des femmes, notamment lorsque la victime porte plainte des années après. Ce climat se révèle alors propice aux viols et à l’impunité des violeurs car la faute est remise sur les victimes. On observe un renversement de la culpabilité entre les agresseurs et les victimes. On déresponsabilise les agresseurs tandis qu’on rejette la responsabilité sur la victime, qui serait soi-disant en partie responsable de ce qui lui est arrivé, par exemple en raison de sa tenue, de son comportement ou de son attitude, jugée “provocatrice”. C’est par exemple le “slut-shaming”, défini par le Conseil du statut de la femme du Québec comme « le fait de critiquer, stigmatiser, culpabiliser ou encore déconsidérer toute femme dont l’attitude, le comportement ou l’aspect physique sont jugés provocants, trop sexuels ou immoraux. Les attaques peuvent être physiques ou morales et elles entretiennent l’idée que le sexe est dégradant pour les femmes. » La victime effectuerait également de fausses accusations, étant à la recherche d’attention voire de célébrité médiatique, quand elle porte plainte contre une personne connue notamment.

L’étude publiée par Ipsos illustre parfaitement ce concept sociologique, car il en est ressorti que 41% des hommes entre 18 et 24 ans pensent que « forcer sa conjointe ou sa partenaire à avoir un rapport sexuel alors qu’elle refuse et ne se laisse pas faire » n’est pas un viol, ou encore que 52% des hommes entre 18 et 24 ans pensent qu’il est fréquent que des personnes accusant quelqu’un de viol mentent par déception amoureuse ou vengeance.

Cette culture de viol se manifeste en raison de stéréotypes sur les violences sexuelles, la sexualité et les genres. Les violences sexuelles ne seraient que des actes irréfléchis commis seulement par des « fous« , des inconnus pris de pulsions incontrôlables ou par certains types de la population, certaines classes sociales, dans la rue ou dans un parking. Une étude Virage démontre au contraire que 72% des auteurs de viol ou de tentative de viol sur des victimes de genre féminin appartiennent au cercle privé. Il est aussi prouvé que tous les milieux sociaux sont touchés. De plus, selon une enquête Ipsos, 90% des victimes connaissaient leurs agresseurs.

La culture du viol est également rendue possible par la présence d’inégalités et d’une hiérarchie entre les hommes et les femmes notamment, facteur de rapports de pouvoir inégalitaires et d’une socialisation genrée progressive et multifactorielle qui se construit sur le long terme. La socialisation primaire se traduit par une éducation différenciée entre les filles et les garçons : on apprend aux filles à être gentilles, altruistes et à prendre soin des autres, et aux garçons à obtenir ce qu’ils désirent, faire preuve d’ambition et de courage, ce qui se retrouve dans la sexualité.  Cette dernière est alors imprégnée de la culture du viol.

Les victimes elles-mêmes, pour des raisons psychologiques, de santé mentale, ou de traumatismes, peuvent minimiser et banaliser les faits, ou encore adhérer à ces stéréotypes sur les violences sexuelles, ce qui montre à quel point la culture du viol est profondément intériorisée par les individus.

Un mythe voit alors le jour. L’association Mémoire Traumatique et Victimologie redessine ce mythe du « vrai viol » et de la « vraie victime » pensé par les Français. Celle-ci aurait des « traces physiques de violence ou de lésions génitales, aurait réagi, se serait opposée, n’aurait pas revu son agresseur, aurait déclaré tout de suite l’agression et n’aurait pas mis beaucoup de temps à s’en souvenir. » Ce qui ne tient en aucun cas compte de la réalité. La victime peut en effet faire face à différents mécanismes lors du viol, tels que la sidération psychique (la victime se retrouve dans l’incapacité de réagir) ou encore le mécanisme psychotraumatique qui fait suite à des violences, pouvant entraîner le trouble de la mémoire traumatique.

D’autre part, cette mauvaise assistance trouve son origine dans le manque de moyens et de formation des forces de l’ordre. Ces dernières ne savent pas accueillir convenablement les victimes et se référent à leurs préjugés et stéréotypes sur le viol et les violences sexuelles. Les policiers ne font pas exception et baignent eux aussi dans la culture du viol.

En effet, le journaliste Valentin Gendrot, infiltré dans la police, faisait part d’une formation de 3 heures sur les violences faites aux femmes. L’apprentissage théorique n’étant pas suffisant, les officiers de police se retrouvent sur le terrain, incapable de savoir gérer convenablement ces situations. En effet, les stéréotypes évoqués précédemment ne peuvent être déconstruits lors d’une formation et ont une incidence sur le traitement judiciaire. Cette courte formation ne permet pas de percevoir la diversité des profils des victimes. Ainsi, une victime pourrait très bien être euphorique ou avoir une réaction légère suite à un traumatisme, ce qui pourrait être déstabilisant pour le policier qui s’attendrait à voir une victime dévastée, en pleurs. Cela pourrait ainsi l’amener à penser que la victime ment. D’autres penseront que le viol conjugal ne peut être considéré comme un viol, refusant ainsi de le qualifier comme tel et donc de prendre la plainte. Ainsi, plus l’on s’écarte du profil stéréotypé de la « vraie victime » perçu dans l’imaginaire collectif, moins la victime a de chance d’être prise au sérieux. De plus, plus les forces de l’ordre adhèrent aux stéréotypes sur le viol, moins ils considèreront que le violeur mérite d’être condamné. D’autres facteurs, issus de stéréotypes, jouent également. L’appartenance de l’agresseur à des catégories défavorisées de la population facilite le traitement de la plainte, par exemple.

Ensuite, lors de l’enquête, arrive l’étape de la confrontation, étape clé pour déterminer la véracité des faits et la crédibilité des accusations. Il sera ainsi décidé par la suite de l’engagement ou de l’abandon des poursuites. Ce processus reste inadapté en raison du fait que le comportement et les propos de la victime peuvent se retrouver hautement altérés face à son agresseur. Le problème réside dans la croyance, sans une formation adéquate, que la confrontation serait un mode d’enquête nécessaire et le plus approprié. Les forces de l’ordre telles que le policier suspendu n’ayant pas connaissances des mécanismes psychologiques de réaction aux traumatismes, auraient tendance à juger que la victime ment.

Aussi, le Ministère de l’Intérieur évoque un taux de satisfaction de l’accueil en commissariats et gendarmeries de 90% par les femmes qui auraient porté plainte en 2020 pour des faits de violences conjugales, mais qu’en est-il réellement ?

En mars 2021, suite à cette annonce du ministère, le collectif féministe Nous Toutes lance une enquête et récolte près de 3500 témoignages en 15 jours. 66% des répondantes pointent du doigt « une mauvaise prise en charge par les forces de l’ordre lorsqu’elles ont voulu porter plainte pour des faits de violences sexuelles » et 56% ont vu leur plainte refusée. Les répondantes font alors part d’une banalisation des faits (67,8%), d’un refus de prendre la plainte ou d’un découragement de déposer la plainte (56,5%), d’une culpabilisation (55,2%), de moqueries, de propos discriminatoires, de propos sexistes (29,8%) ou encore de solidarité avec la personne mise en cause (26,2%).

En octobre 2021, des tweets avec le #DoublePeine fleurissent par milliers sur Twitter.  Ils ont pour but de dénoncer la prise en charge des victimes de violences sexuelles venues porter plainte. Celle-ci n’est pas adaptée et se révèle être une deuxième peine pour les victimes, une souffrance supplémentaire venant s’ajouter à l’agression. Les tweets font ainsi part des commentaires déplacés des forces de l’ordre tels que certains sur la tenue, le comportement jugé inconscient ou “aguicheur” ou d’autres sur la survenue ou non d’un orgasme.

Au vu de ces données et pour toutes les raisons mentionnées précédemment (culture du viol, conséquences psychotraumatiques, etc.), il n’est donc pas surprenant que seulement 10% des victimes portent plainte (Ined, étude Virage, 2016). Le dépôt de plainte est la première étape pour obtenir réparation et constitue également le premier obstacle rencontré. De même, seulement 10% des plaintes pour viol ont abouti en 2013. En effet, si le viol est le crime le plus répandu en France, il demeure également le plus impuni (Le Monde). Ces chiffres s’expliquent pour plusieurs raisons. D’une part, la culture du viol affecte non seulement les forces de l’ordre mais aussi tous les acteurs du processus judiciaires, à savoir les magistrats, les membres du jury, et pire encore, la victime et son entourage. D’autre part, ils s’expliquent par le manque de moyens et de formation des forces de l’ordre et du système judiciaire. Selon Carine Durrieu Diebolt, avocate de victime, il y aurait un taux de correctionnalisation (c’est-à-dire de dépénalisation du statut de crime au statut de délit) de 60 à 80% des viols.

Ainsi, s’il est vrai qu’en 2021, le nombre de plaintes pour violences sexuelles enregistrées par les forces de l’ordre a augmenté de 33% (chiffres du Ministère de l’Intérieur), cette hausse peut surtout s’expliquer par la sensibilisation, effectuée par des associations féministes, qui permet la libération de la parole mais surtout de l’écoute. Ce long travail permet d’une part, de rendre les victimes plus confiantes (elles sont légitimes à porter plainte, « la honte doit changer de camp ») et d’autre part, elles ont le droit de porter plainte. Il leur est en effet rappelé, qu’en vertu de l’article 15-3 du Code de procédure pénale, les policiers n’ont pas le droit de refuser le dépôt de plainte.

Alors, comment les forces de l’ordre, faisant à leur tour preuve de violence, peuvent-elles apporter une réelle assistance aux victimes de violences sexuelles ?

Ces chiffres témoignent d’un réel problème systémique, système où l’impunité règne. Les collectifs concernés s’accordent à dire que l’éducation est la clé. Il faut former et sensibiliser davantage à tous les niveaux et tous les âges. Il est également nécessaire d’améliorer, en parallèle, la prise en charge des victimes et le traitement judiciaire avec une augmentation des moyens.

Sources :

Image : Pixabay – Banque d’images libre de droit

Articles :

https://csf.gouv.qc.ca/article/publicationsnum/bibliotheque-des-violences-faites-aux-femmes/slutshaming/

https://csf.gouv.qc.ca/article/publicationsnum/bibliotheque-des-violences-faites-aux-femmes/culture-du-viol/

https://www.leparisien.fr/sentinelles/plainte-pour-violences-90-des-femmes-satisfaites-de-laccueil-des-forces-de-lordre-vraiment-24-03-2021-L4B7ZEQDVRGDFM2DWLIA46KM3U.php

https://www.leparisien.fr/faits-divers/grosse-pute-un-policier-suspendu-apres-avoir-insulte-une-plaignante-victime-dagression-sexuelle-ligpn-saisie-15-02-2022-25NQJFYFZVCH3KJUAP5HUPLHGE.php

https://www.village-justice.com/articles/correctionnalisation-viol-point-vue-avocat-victime-par-Carine-DURRIEU-DIEBOLT,24384.html

https://www.lepoint.fr/societe/doublepeine-un-hashtag-denonce-la-prise-en-charge-de-plaintes-pour-viol-30-09-2021-2445619_23.php

https://hautsdeseine-nord.cidff.info/nos-services/p-50

https://www.memoiretraumatique.org/psychotraumatismes/introduction.html

https://www.memoiretraumatique.org/violences/violences-sexuelles.html

https://www.franceinter.fr/justice/les-plaintes-pour-violences-sexuelles-ont-augmente-de-33-en-2021

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2017/10/18/les-violences-sexuelles-touchent-plusieurs-millions-de-femmes-en france_5202391_4355770.html?utm_term=Autofeed&utm_campaign=Echobox&utm_medium=Social&utm_source=Facebook&fbclid=IwAR3bFcjDTTOLNgbMo8_IgVOhoLNa-jEVxnquEclZDmexGMZ1MMFkaTD05sk#link_time=1508305343

Masterclass Qu’est-ce que la culture du viol, 28 décembre 2021, intervenante : Noémie Renard.

Enquête PrendsMaPlainte, Nous Toutes, mars 2021

https://www.noustoutes.org/ressources/resultats_enquete_prendsmaplainte.pdf

Ined, étude Virage, 2016. Enquête Violences et rapport de genre (VIRAGE), janvier 2017

https://www.ined.fr/fichier/s_rubrique/26153/document_travail_2017_229_violences.sexuelles_enquete.fr.pdf

Enquête IPSOS « les francais.e.s et les representation sur le viol » pour l’association Mémoire traumatique et victimologie, février 2019 , volet 2

https://www.ipsos.com/sites/default/files/ct/news/documents/2019-06/2019-rapport_d_enquete_ipsos-web.pdf

Enquête IPSOS « les francais.e.s et les representation sur le viol » pour l’association Mémoire traumatique et victimologie, novembre 2021, volet 3

https://www.memoiretraumatique.org/assets/files/v1/campagne2022-ipsos3/202201Communique-de-presse-Enquete-IPSOS-repres-Francais-vague3.pdf

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