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dimanche 23 juin 2024

Le journal des étudiantes et étudiants de Lyon 3

Le Sexisme au Japon : Quelle Place pour la Lutte Féministe ?

En 2022, dans le rapport du Forum Économique Mondial sur l’égalité entre les hommes et les femmes, le Japon occupait la 116ème place du classement. Si de notre point de vue extérieur, ce pays semble être à la pointe de la modernité, la réalité du côté du progrès social et de la condition des femmes est beaucoup plus terne. Les valeurs traditionnelles, peu remises en cause par le pouvoir conservateur en place, sont profondément ancrées dans la société. Il devient alors difficile de faire avancer les esprits et les institutions, et le féminisme bien que présent est peu retentissant. 

Nous verrons donc dans un premier temps quels sont les aspects les plus frappants et les formes du sexisme dans la société japonaise, puis dans un second temps quelle place prend le féminisme au milieu de cette dite société. 

DIFFÉRENTES FORMES DE SEXISME AU JAPON

La sexualisation des corps féminins :

Un aspect qui interpelle concernant le sexisme sur l’archipel est la sexualisation des femmes, qui diffère de celle observée en Occident. Quelque chose que l’on peut constater actuellement dans beaucoup d’œuvres culturelles,  c’est la sexualisation des jeunes filles. On parle d’un pays qui a inventé le terme de lolicon ロリコン, désignant l’attirance pour les jeunes prépubères, et qui influence une partie non négligeable de la production culturelle, des idoles japonaises aux animes. Plus généralement, l’image de la femme-enfant la société dans son ensemble. On le voit bien avec la fétichisation de la figure de la lycéenne dont l’apparence et les vêtements sont un ressort classique de la pornographie japonaise depuis 50 ans selon le maitre de conférence en études japonaises Julien Bouvard. L’anthropologue Agnès Giard émet également l’hypothèse que cette fascination pour les jeunes filles sexualisées « reflète simultanément la prise de conscience que les femmes sont devenues des actrices incontournables de la société et le désir par compensation de les transformer en objets passifs, immatures et vulnérables afin de récupérer symboliquement le pouvoir ».

Ce phénomène de fétichisation a des répercussions tangibles dans la vie quotidienne des Japonaises. L’attouchement dans les transports en commun ou chikan ちかん, qui touche notamment les lycéennes, s’est largement répandu au point que les compagnies de transport de Tokyo ont dû mettre en place des wagons non-mixtes. Cette sexualisation se ressent également dans la réglementation stricte en termes de code vestimentaire dans les écoles. Qu’il s’agisse d’interdire les queues de cheval ou les sous-vêtements colorés, les établissements justifient ces règles abusives par le fait que cela pourrait « exciter les garçons ».

Pour conclure sur cette question, citons de nouveau Agnes Giard qui pense que la femme-enfant résulte « d’une construction historique et sociale liée aux rapports de genre et aux rôles attendus de chaque sexe ».

La pression sociale et les carcans de genre :

Si les rôles genrés sont présents dans toutes les sociétés à travers le monde, ils ont une importance notable au Japon. Cela est issu de traditions encore très ancrées, héritées du Confucianisme qui met la famille au centre ou encore du danson-johi 男尊女卑venant de l’époque du shogunat Tokugawa, qui se traduit par « respect de l’homme, mépris de la femme ». 

Il en résulte une pression encore très forte sur les femmes à l’heure actuelle, de même que l’injonction de rester à la maison pour s’occuper des enfants et des tâches domestiques, tandis que l’homme doit travailler. Et ce modèle de la famille traditionnelle n’est pas forcément remis en cause, d’autant plus dans la situation actuelle du pays qui est en recul démographique et donc encourage une politique nataliste. 

Tout cela constitue un frein pour les femmes voulant entreprendre une carrière professionnelle. Que ce soit lors de la sélection en études supérieures : par exemple, une université de médecine tokyoïte a reconnu avoir manipulé ses examens afin de défavoriser les femmes en justifiant que celles-ci devront de toute manière démissionner au moment d’avoir un enfant. Ou dans le monde du travail en lui-même où les femmes occupent souvent des postes partiels ou précaires, voire même démissionnent de leur emploi une fois qu’elles ont des enfants. Il est en effet très mal perçu d’être à la fois mère et carriériste, les femmes ont donc plus de difficultés à concilier vie professionnelle et vie personnelle. Les mères et les femmes enceintes peuvent même subir du harcèlement sur leur lieu de travail. C’est un phénomène appelé Matahara マタハラ, contraction de Maternity et Harassment. Cela prend la forme de remarques problématiques, d’annulation de contrats, de revalorisation injuste de primes. Il faut rajouter à cela l’écart salarial et les taux de cotisations plus faibles donnant accès à une retraite plus faible qui sont des problématiques concernant beaucoup d’autres pays.

Ces discriminations persistent malgré des avancées et des lois sanctionnant le harcèlement au travail. Ce n’est cependant pas le seul domaine où la justice a un pouvoir limité.

Un système judiciaire faillible sur la question des violences sexistes et sexuelles :

Un autre frein non négligeable est la question des violences sexistes et sexuelles.

Aux premiers abords, on pourrait penser que le Japon est un pays où les femmes seraient en sécurité, c’est en tout cas une idée reçue très tenace. En effet, si on en croit certains chiffres officiels comme ceux donnés par l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime, en 2016 il y aurait eu 5,6 viols pour 100 000 habitants, un chiffre beaucoup moins élevé qu’en France par exemple. Cependant ces chiffres sont à prendre avec des pincettes. Il faudrait même décupler les chiffres par vingt d’après un article de Newsweek Japan de 2017 pour se faire une meilleure idée de la situation. 

Comme dans énormément de pays, les femmes vont peu voir la police. 75% des victimes renonceraient à porter plainte par exemple. Il leur serait même déconseillé de porter plainte sous peine de conséquences. C’est ce que relate la journaliste Shiori Ito à propos de son viol subi par un ses compères, un proche de l’ancien Premier ministre Shinzo Abe. De plus, la définition du viol n’a été changée que très récemment et excluait beaucoup de facteurs comme la pénétration digitale, ou le fait que la victime est inconsciente. Le système, basé sur l’aveu, a également du mal à prendre en compte les violences relevant du privé ou commises sans témoins.

Il faut tout de même noter que le système judiciaire tend à évoluer petit à petit dans le bon sens. 

OÙ EN EST LA LUTTE FEMINISTE ?

Quelques figures féminines japonaises notables :

Avant de parler du mouvement féministe et des avancées en elle-même, il semble intéressant de mentionner que le Japon n’est pas dépourvu de grandes figures féminines dans son histoire avec un grand H, et dans ses histoires avec un petit h. On peut citer Amaterasu, la grande déesse du soleil des mythes shintoïstes dont les empereurs se réclament de sa descendance. Ou encore dans un registre mytho-historique, la reine Himiko. Il est également important de noter que la poésie et la littérature de la période antique japonaise étaient surtout une affaire de femmes, celles-ci ayant largement contribué à en bâtir les bases. 

Dans l’histoire contemporaine de l’archipel, on retiendra la figure rebelle de la Sukeban スケバン, terme qui désigne ces jeunes délinquantes des années 1970 en uniformes qui s’émancipaient des codes genrés et qui pouvaient même rivaliser avec les Yakuzas. Ou bien les autrices de la revue Seitô, créée au début du siècle dernier. Les femmes inspirantes ne manquent donc pas et elles ont su se démarquer dans cette société où les hommes priment.

Le mouvement féministe d’aujourd’hui et de nouvelles avancées :

Bien que les revendications féministes au Japon soient relativement vieilles, elles ont commencé à prendre de l’ampleur durant l’ère Meiji, c’est un mouvement qui est encore beaucoup stigmatisé dans la société. Le terme en lui-même, ェミニズム feminizumu, renvoie à une idée de haine ou « d’hystérie ». Il y a également l’idée très répandue que l’harmonie de la société ne doit pas être contredite, en cela les groupes et militantes se réclamant du féminisme sont souvent vus comme étant intrinsèquement subversifs.

Cependant, cela n’empêche pas des avancées significatives de se produire ces dernières années. Notamment en échos à #Metoo qui, même s’il est bien plus tardif qu’en Occident, a permis une libération de la parole. Comme en attestent par exemple les Flower Demo, créés à la suite de plusieurs affaires d’agresseurs sexuels acquittés par la justice, il s’agit de rassemblements ponctuels où les victimes de viols et d’incestes peuvent témoigner. Il y a un réel progrès dans la prise au sérieux des agressions, celles-ci sont désormais moins mises sous silence et plus médiatisées, permettant une impunité moindre. 

Les propos problématiques sont également pointés du doigt. L’Association par exemple a créé un site afin de décerner chaque année le prix des pires propos sexistes tenus par des personnalités publiques. Le prix de 2021 a d’ailleurs été attribué à Yoshiro Mori, le président du comité d’organisation des Jeux de Tokyo, dont les remarques misogynes ont énormément scandalisé à l’époque. Celui-ci avait par la suite démissionné après que des sponsors, des bénévoles et des personnalités se soient désolidarisés de ses paroles et qu’une vaste partie de la population s’est mise à penser que l’homme devait renoncer à son poste.

Ces actions concrètes montrent bien qu’il y a une réelle prise de conscience malgré les réticences que peuvent susciter les mouvements féministes et les mesures encore insuffisantes du gouvernement.

En résumé, la situation des femmes au Japon tend à évoluer malgré un retard important sur nombre de thématiques. Les consciences s’éveillent au fur et à mesure des années et les plus jeunes ont à cœur de bousculer les carcans et parler ouvertement, notamment en ce qui concerne la question des violences sexistes et sexuelles. L’exemple du Japon nous montre également l’importance d’avoir un mouvement, des groupes et associations féministes actifs pour pallier les manquements des dirigeants et des gouvernements. 

Sources :

Rapport sur l’égalité Hommes-Femmes de 2022 (Forum économique mondiale) : CLASSEMENT PAGE 10

https://fr.weforum.org/reports/global-gender-gap-report-2022/digest

Au Japon, la stigmatisation des féministes (Slate) :

https://www.slate.fr/egalites/feminismes-asiatiques/episode-2-feminisme-post-metoo-japon-societe-patriarcale-pression-sociale-agressions-sexuelles-mere-travail

Comprendre le poids du sexisme au Japon (Japanization) :

https://japanization.org/comprendre-le-poids-du-sexisme-au-japon/

« Sukeban » : ces délinquantes Japonaises qui terrorisent le Japon (Japanization) :

https://japanization.org/sukeban-ces-jeunes-delinquantes-japonaises-qui-terrorisent-le-japon/

Société. Le Japon ouvre les yeux sur le viol (Courrier International) :

https://www.courrierinternational.com/article/societe-le-japon-ouvre-les-yeux-sur-le-viol

Au Japon et en Corée du Sud, le long combat contre les traditions sexistes (Geo) :

https://www.geo.fr/geopolitique/au-japon-et-en-coree-du-sud-le-long-combat-contre-les-traditions-sexistes-213795

Maternité et Féminisme au Japon, le duel éternel ? (Japanization) :

https://japanization.org/maternite-et-feminisme-au-japon-le-duel-eternel/

Les Japonaises ne veulent plus se taire (Le monde Diplomatique)

https://www.monde-diplomatique.fr/2022/01/LEVY/64219

Gouvernement japonais :

https://www.japan.go.jp/directory/index.html

Les lycéennes en minijupe, mauvais symbole du respect des femmes au Japon (Le Monde) :

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2020/10/13/les-lyceennes-en-minijupe-un-mauvais-symbole-du-respect-des-femmes-au-japon_6055862_4355770.html

Ce que dit la sexualisation des adolescentes de la société japonaise (Slate) :

https://www.slate.fr/story/179547/adolescentes-japonaises-usine-fantasmes-idoles

Jugées trop excitantes, les queues de cheval sont interdites dans des collèges japonais (Slate) :

https://www.slate.fr/story/224601/japon-queue-cheval-coiffure-interdit-ecole-college-sexualisation

https://histoireparlesfemmes.com/tag/japon/ 

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