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lundi 5 décembre 2022

Le journal des étudiantes et étudiants de Lyon 3

Le rapport au voile en Iran et en France : deux combats à ne pas comparer

Le 16 septembre 2022, la mort de Masha Amini après son arrestation sur le territoire iranien en raison d’un port du voile jugé “inapproprié”, a constitué le point de départ d’un large mouvement de contestation à l’encontre de la politique autoritaire et répressive d’Ali Khamenei. 

Il existe, comme souvent dans de telles situations, un risque : celui de l’instrumentalisation de ces manifestations afin de nourrir des discours tout à fait différents. Le risque se trouve dans la sortie de leur contexte pour en tirer uniquement certains aspects, ce qui consiste en une dénaturalisation grave des événements qu’il faut absolument prévenir et condamner. 

Il s’agit ici d’éviter toute mise en relief de la volonté d’un grand nombre de femmes iraniennes de se débarrasser du voile, devenu davantage un symbole de coercition que d’épanouissement, avec l’éternel débat français sur l’acceptation de son port dans différents lieux et sa signification. Les différentes scènes auxquelles nous avons pu assister ces derniers jours de femmes iraniennes brûlant leur voile dans la rue en signe de protestation ne peuvent être utilisées comme un argument au service de l’idée selon laquelle le voile ne peut être que le signe d’une soumission inacceptable. 

Comment banaliser son port en France alors que l’on se bat avec tant de véhémence contre l’obligation de le revêtir en Iran ? Certains seraient tentés de demander. La réponse se trouve dans le processus socio historique qui a mené chacune des deux luttes à voir le jour et, donc, dans leur contextualisation. 

En 1979, au lendemain de la révolution islamique iranienne, le voile a tout de suite été utilisé comme un outil et instrumentalisé au service d’un contrôle ardu du gouvernement sur la population. Comme le rappelle l’éditorialiste du Monde, Gille Paris, le voile a constitué dès les débuts du régime la matérialisation de l’imposition de valeurs et principes patriarcaux comme éléments fondamentaux de l’ossature du nouveau système. Le voile y est devenu un symbole. A son essence spirituelle, lui a été ajouté une connotation particulièrement négative, liée à la notion de soumission. La mise à feu de ces tissus en Iran doit être interprétée à la lumière des politiques répressives mises en place sur plusieurs décennies par le corps étatique irannien, soutenues par la désormais bien connue “police des mœurs », qui veille à leur application. L’apparente volonté en Iran de se défaire de l’obligation de porter le voile en signe de protestation, qui ne saurait par ailleurs être représentative de l’opinion de l’ensemble des femmes iraniennes, s’inscrit alors dans le contexte d’un rapport symbolique au voile emprunt d’enjeux idéologiques et politiques. 

Le débat qui se pose en France est lui fortement différent. On peut faire remonter son apparition dans le débat public à 1989, avec les événements qui ont eu lieu dans la ville de Creil, mais ce sont davantage les années 2000 qui ont conduit à sa cristallisation. Il s’agit de l’apparition d’un questionnement nouveau qui n’existait pas vraiment auparavant concernant l’application de certains principes religieux, et vient remettre en cause certaines visions du majestueux principe de laïcité qui, bien que confus, semble être devenu le socle impérial du salut français. Quel que soit le point de vue, la “problématique” du port du voile en France relève, de questions liées à l’identité de la France et de ses valeurs, plus qu’elle n’est le résultat du rejet d’un système d’oppression au niveau étatique ou d’un système de violence systémique, quoique cela dépend de la perception. Et justement, il semble plutôt intéressant de l’interpréter comme une confrontation entre réalité et perception dans le sens où d’un point de vue comme de l’autre, c’est cette dernière qui crée une rupture. Qu’est ce que représente le voile face à ce qu’il est réellement. Qu’est-ce que représente la laïcité face à ce qu’elle est vraiment. 

On ne saurait alors utiliser le cas iranien pour statuer sur le procès du voile en France en raison du contexte profondément différent des deux situations. Peu importe la cause servie, sortir un événement de son contexte est particulièrement dangereux. Ici, le symbole que représente le voile en France et en Iran, la représentation que l’on s’en fait et la manière dont il est utilisé n’ont rien à voir. Il est alors nécessaire de rappeler l’impertinence d’une anhistoricité des manifestations qui ont lieu en Iran et de les utiliser comme argument du non port du voile en France, le but étant de prévenir ce genre de recours qui n’apportent que des réflexions stériles au débat. 

S’il y avait une seule analogie pertinente à faire entre la France et l’Iran concernant le sujet du port du voile, elle devrait permettre de se rendre compte qu’en dépit de deux contextes distincts, son fond est semblable : celui de laisser le choix aux femmes. La notion de choix se trouve à la croisée de celles de liberté et d’égalité et le féminisme, dans sa définition la plus ample et la moins particulière, se fonde sur la nécessité d’avoir le choix. Plutôt que de se demander si les femmes doivent ou non porter le voile, il faudrait plutôt prendre du recul et s’interroger sur le fait qu’en France comme en Iran, la volonté est, ou a été, d’imposer aux femmes la manière dont elles doivent se vêtir et de les sanctionner en conséquence, sans leur donner voix au chapitre.

 

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