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dimanche 27 novembre 2022

Le journal des étudiantes et étudiants de Lyon 3

Le paradoxe de la croissance

Pour les dinosaures, c’était une météorite. Pour les humains, ce sera la croissance. Le principe de la croissance, c’est de repousser les limites tangibles du monde par la technologie, et ainsi d’éviter les contraintes que nous impose le monde réel et augmenter notre confort de vie. Les limites géographiques, nous les avons dépassées par la voiture, le train et l’avion. Les limites biologiques, nous les avons dépassées par la médecine. Et les limites terrestres, nous les avons dépassées le 21 juillet 1969, quand l’humain a marché sur la Lune. Depuis ce jour, même l’adage « The sky is the limit » n’est plus d’actualité.
Malheureusement, dans ce monde, on n’a rien sans rien. Et le prix pour toutes ces avancées n’est pas seulement financier. La planète s’appauvrit indéniablement, et se cancérise au fur et à mesure que l’Homme poursuit sa course effrénée et inarrêtable. Mais tous les coureurs finissent par tomber de fatigue, qu’ils le veuillent ou non. Je pense qu’un jour ou l’autre, l’humanité sera violemment confrontée à cette réalité. Ce jour-là, l’Homme aura été rattrapé par les limites du monde, et sera condamné à témoigner de sa propre descente aux enfers. Nos ordinateurs et nos satellites rejoindront alors les squelettes du Crétacé, et deviendront peut-être, eux aussi, des objets de curiosité à de futures formes de vie.

Cet article ne vise pas à dénoncer l’Homme de fonctionner comme il a toujours fonctionné. Sans pessimisme, je pense que nous serons les auteurs de notre perte. Coupable et victime, notre société droguée à la croissance est suicidaire et déjà condamnée. Cette tragédie, il faut la comprendre, l’accepter, et se l’approprier. Nous devons apprendre à vivre avec la maladie, ou plutôt à survivre. Il est impératif de trouver une manière de la traiter pour en limiter les effets sur le corps de notre planète, qui abrite les milliards de cellules que sont les différentes espèces qui cohabitent sur la croûte terrestre. Or, comme les cellules, ces espèces partagent toutes le même but : survivre et prospérer le plus longtemps possible. Malheureusement, il n’existe pas de remède à ce cancer que nous avons provoqué. Il ne disparaîtra jamais véritablement, car on n’obtient pas de la croissance avec du vide.

 

Nous ne nous séparerons jamais de la croissance

Pourquoi ne pas simplement se passer de croissance alors ? Pourquoi ne pas retourner à un mode de vie simple et durable, où nous nous contenterions de ce que nous avons, et où nous ne chercherions pas à repousser nos limites constamment ? Pourquoi, en effet ? Sur le papier, ce serait faisable ; il suffirait que tout le monde se mette cette idée en tête pour que les banques soient désertées et les champs réinvestis. Mais sur le papier, tout est faisable. Il suffit d’avoir un peu d’imagination. Le piège, c’est que cette imagination déborde un peu trop sur la feuille, et entache la table sur laquelle doivent reposer toutes nos idées : le réel. Et dans ce scénario-ci, on ne prend pas en compte le principal atout de la croissance : sa capacité à nous faire espérer. À chaque problème, la croissance a su trouver des solutions, que nous appelons technologie. À tel point que nous n’avons plus de raison de douter qu’elle saura trouver des solutions pour les problèmes du futur. Et pourtant, nous n’avons aucune garantie qu’elle trouvera effectivement ces solutions dont nous aurons besoin. Il suffit qu’elle échoue une seule fois à résoudre un problème vital pour condamner l’humanité toute entière.

Mais tant que subsiste une once d’espoir, l’humanité n’y renoncera pas. Lorsqu’on a une formule magique qui (en apparence) nous permet de résoudre tous les problèmes auxquels nous sommes confrontés, il est irrationnel de s’en séparer. En outre, on considère que les problèmes qui sont engendrés par la croissance seront eux-mêmes résolus par la croissance… Autrement dit, tant que la poussière rentre sous le tapis, la chambre est propre, et si ça ne rentre pas, on a qu’à acheter un plus gros tapis.

 

L’illusion d’une solution

Donc la croissance, c’est le problème et la solution. C’est un peu comme un chien qui tournerait en rond en essayant de mordre sa propre queue, formant un cycle infernal dont on ne sait pas vraiment quand il prendra fin. Ce qui est sûr, c’est qu’il ne durera pas pour toujours, car tout a une fin. Ce jour-là, la croissance aura finalement échoué à trouver une solution, et sera rattrapée par les problèmes qu’elle a engendrés. Car en réalité, il n’y a pas vraiment de solutions. Il n’y a que des compromis qui nous permettent de retarder l’échéance. Comme le chien, nous ne faisons que tourner en rond pour ne pas nous faire mordre, mais ultimement, soit la morsure finira par arriver, soit le chien tombera de fatigue, et le cycle sera rompu. C’est ainsi que nous fonctionnons, et pas autrement. Nous ne pouvons pas éviter l’inévitable, mais nous pouvons espérer le retarder suffisamment pour que ce problème ne relève plus de l’urgence absolue et pour assurer une vie digne à nos futures générations. 

Ainsi, la question n’est pas de se demander comment nous devrions nous comporter, mais comment nous pouvons nous comporter, en composant avec notre propre espèce et les singularités de ses individus. Il est inutile de rêver d’un monde sans croissance qui n’arrivera jamais. Il faut considérer les options que nous avons et en tirer le meilleur parti.

 

L’optimisme réaliste

Il est curieux d’entendre un enthousiaste de l’environnement dire qu’il n’y a pas véritablement de moyen de sauver la planète, et que nous sommes de toute façon condamnés, car notre funèbre destin est inhérent à notre nature. À première vue, cet enthousiaste semble plutôt pessimiste, voire catastrophiste. Pourtant, je me considère bien plus optimiste que nombre d’écologistes. Je pense que reconnaître que l’Homme sera probablement responsable de sa propre ruine relève du bon sens, et qu’il s’agit maintenant de se tourner vers la marge de manœuvre dont il dispose pour faire en sorte que celle-ci arrive le plus tard possible. 

Je ne suis pas de ceux qui pensent que la croissance apportera toutes les solutions, et je ne suis pas non plus de ceux qui pensent que le monde s’effondrera dans 50 ans. Je suis plus ou moins au milieu ; je pense effectivement que l’Homme finira tôt ou tard par s’autodétruire, mais je ne saurais pas dire quand. La croissance et son lot d’innovations est tout simplement imprévisible : nous pourrions être à court d’alternatives dans 50 comme dans 10 000 ans. Je suis plutôt de ceux qui pensent qu’au-delà de la croissance, c’est surtout une meilleure coordination internationale qui permettrait de répondre le plus efficacement possible aux enjeux d’aujourd’hui, et espérons-le, de demain. Je suis plutôt de ceux qui sont enthousiastes à l’idée de découvrir comment l’humanité se réinventera, et de ceux qui sont excités de vivre à une époque aussi riche que celle d’aujourd’hui. Malgré son lot de malheur, notre époque n’est pas aussi sombre que le dépeignent parfois les médias et les réseaux sociaux. Nous n’avons jamais aussi bien vécu qu’aujourd’hui, et il n’est pas si difficile d’en profiter tout en contrôlant notre impact. Il s’agit simplement de mettre en place la structure adéquate qui manque tant au système mondial.

Finalement, le message que je souhaite transmettre à travers cet article, c’est que personne ne devrait penser qu’il a le poids de la planète sur ses épaules. En fin de compte, la planète ne sera probablement pas « sauvée », mais il est impossible de prévoir quand elle sombrera.

Chacun a un impact, et chacun a le devoir de le réduire. Mais si vous n’êtes pas de ceux qui dirigent notre monde, vous n’avez rien à vous reprocher de vivre sans culpabilité. Là où vous serez le plus utile, c’est en appelant aux décideurs de prendre les responsabilités associées à l’échelle à laquelle ils agissent, tout comme vous prenez les vôtres à votre échelle. Beaucoup de ma génération décident de ne pas faire d’enfants de peur de contribuer à la catastrophe environnementale. Cette réalité traduit un triste constat : ceux qui sont responsables ne se sentent pas coupables, et ceux qui se sentent coupables ne sont pas responsables. Il serait temps d’inverser la donne.

 

Quel compromis ?

« Quel compromis ? » Finalement, voilà la question à laquelle nous devons tous avoir l’honnêteté de répondre. Pas « Quelle solution ? », car la réponse à cette question serait forcément naïve au mieux, et au pire hypocrite. Quel compromis pouvons-nous imaginer, qui puisse s’inscrire dans la réalité de notre monde et de ce que ses habitants sont prêts à accepter, qui pourrait nous permettre de regagner le contrôle sur nos activités et leur impact sur notre planète ?

À travers mes articles, je m’efforce à répondre à cette question. J’y dépeins ma vision : celle d’un monde coordonné, aux marchés organisés, dans lequel les États respectent les mêmes règles, sans pour autant renoncer à leur souveraineté. Dans ce monde imaginaire, la lutte pour l’environnement ne relève pas seulement de la protection de la planète en tant que telle, mais de celle de notre propre espèce et de sa dignité. Dans ce monde imaginaire, la lutte pour l’environnement n’est plus associée à un groupuscule politique, mais à une philosophie de vie, d’entraide et de rationalité, appliquée à l’échelle de la planète par une organisation scientifiquement capable. Et comme ce monde n’est justement qu’imaginaire, n’importe qui peut l’imaginer. Pour ma part, j’aime poser mon monde imaginaire sur le papier, en espérant qu’il sera une source d’inspiration pour les esprits de ceux qui me lisent. Comme vous, cher lecteur. D’ailleurs, posez-vous la question : quel monde voulez-vous imaginer ?

Sources :
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