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dimanche 29 janvier 2023

Le journal des étudiantes et étudiants de Lyon 3

L’armée française : une crise de sens

« Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres », ainsi parlait Antonio Gramsci.

Cela ne semble pas évident à première vue, mais cette citation reflète la situation doctrinale et capacitaire à laquelle fait face l’armée française actuellement. En effet, le 15 août 2022 le dernier soldat français a quitté le Mali, mettant fin à huit années d’opération extérieure (OPEX) au Sahel. De plus, depuis le 24 février 2022, l’opération militaire spéciale déclenchée à l’encontre de l’Ukraine marque le retour du conflit de haute intensité en Europe. 

Un dilemme est donc posé à l’armée française. Doit-elle se préparer à de nouveaux engagements asymétriques dans des pays lointains sous le format des OPEX qu’elle a connu ces dernières années ? Ou doit-elle se préparer à une guerre conventionnelle et symétrique sur le flanc oriental de l’OTAN ? 

Puisque toutes les guerres ne se valent pas, il nous faut faire des choix dans l’équipement de nos troupes, leur formation et moyens de déploiement notamment car les modèles de conflictualité que sont la contre-insurrection (COIN) et la haute intensité diffèrent sur de nombreux points. On n’y affronte pas le même ennemi et on ne fait pas face à la même intensité de combat : durant la COIN le soldat régulier s’oppose à un combattant irrégulier, souvent qualifié de partisan, à l’instruction militaire et à l’équipement limités. Ne disposant pas de moyens lourds, le partisan se fond dans la population et mène une guerre d’usure contre le soldat régulier, réalisant des embuscades et utilisant des bombes artisanales (IED). La haute intensité s’inscrit, quant à elle, dans le cadre d’une guerre régulière et symétrique, où ce sont des soldats réguliers qui s’affrontent, disposant de matériels lourds et d’une forte capacité de destruction qui va générer une attrition sévère dans les deux camps. L’ennemi tient le terrain et donc un front se forme sur la zone de contact, qu’il va falloir percer (par la concentration des feux ou le choc de la masse par exemple) pour déstructurer le dispositif adverse et ainsi lui causer des pertes ou le paralyser pour obtenir une victoire militaire.

C’est pourquoi la COIN suppose une retenue dans la force employée pour éviter des dommages collatéraux et des destructions qui mettraient à mal l’image de l’armée contre-insurrectionnelle, ainsi l’armée française n’avait pas déployé de char Leclerc au Mali, se contentant de blindés plus légers. Les affrontements sporadiques, face à un ennemi qui se dérobe et évite le choc frontal, l’interdisent de toute façon, et ne génèrent des pertes et une consommation de munitions que faibles. 

À l’inverse, la haute intensité nécessite des moyens et un emploi de la force bien supérieur pour permettre de créer une attrition suffisante dans une force armée qui résiste et contre-attaque. 

Ainsi, le site de renseignement en open source, Oryx, dénombre que la Russie aurait perdu plus de 1 500 chars MBT (main battle tank), auxquels il faut donc rajouter des milliers d’autres blindés de toutes sortes depuis le début de son invasion de l’Ukraine. Pour rappel, l’armée française a reçu 400 chars Leclerc, dont seulement 200 seraient véritablement opérationnels aujourd’hui. En outre, le chef du renseignement militaire ukrainien, Vadym Skibitsky, a déclaré en juin 2022, que la consommation quotidienne d’obus d’artillerie de l’armée ukrainienne dépassait les 5 000 tirs ; à côté de ça, la France prévoit de se procurer 10 000 obus de 155mm en 2023… 

Ces deux exemples nous démontrent que notre armée n’est peut-être pas suffisamment dotée en matériel pour mener des combats de haute intensité ; alors peut-être suffirait-il d’acheter quelques chars supplémentaires et plus d’obus pour que les forces françaises soient pleinement en mesure de répondre à toutes les menaces. Hélas, les carences militaires françaises semblent être plus préoccupantes.

Par exemple, un rapport d’information traitant de la préparation à la haute intensité et remis à la commission de défense de l’Assemblée Nationale le 17 février 2022, soulignait déjà le manque de munitions de nos armées, amenant l’un des députés l’ayant rédigé à affirmer que la France n’avait de quoi tenir que quelques semaines de conflit. 

De plus, si l’importance du milieu aérien est connue depuis la première invasion américaine de l’Irak (1990-1991), le théâtre ukrainien nous démontre l’importance de pouvoir interdire ce dernier à l’aviation adverse mais aussi d’y déployer des drones à des fins de frappe, de reconnaissance ou encore de guidage des tirs d’artillerie notamment. Or, l’armée française souffre de trous capacitaires dans ce domaine : alors que des systèmes de défense anti-aérien de longue portée comme le S-300 ou le S-400 se sont illustrés en Ukraine et que la livraison d’une batterie de Patriot par les américains a été sujet à de vifs débats, la France ne dispose que de capacités de faible ou moyenne portée avec ses MANPADS Mistral et ses batteries de SAMP/T Mamba. Nous avons également accumulé un fort retard au sujet des drones, que nous commençons tout juste à combler ; les États-Unis utilisent des drones à des fins de surveillance depuis les années 1990, tandis que la France s’est dotée en drones MQ-9 Reaper seulement à partir de 2014 pour faire des frappes avec ces derniers à partir de 2019… 

Nous pouvons également souligner l’importance de l’artillerie, et faire la comparaison de nos 76 canons Caesar (moins les 18 livrés à l’Ukraine), qui semblent quelque peu dépassés numériquement, face aux milliers de pièces d’artillerie russes actuellement à l’œuvre en Ukraine. Si ces derniers accordent un rôle central à leur artillerie, faisant primer le feu sur la manœuvre dans la conduite de leurs opérations militaires, nos capacités restent objectivement limitées y compris concernant les lances roquettes multiples, que les russes exploitent à foison ; ainsi les États-Unis disposent de presque 400 HIMARS, quand la France est dotée de 13 LRU (moins 2 livrés à l’Ukraine). 

La question du maintien en condition opérationnelle (MCO) de nos matériels durant un conflit de haute intensité est également problématique, puisque l’armée française fonctionne sur une logique de flux tendus pour éviter la constitution de stocks logistiques, vu comme trop coûteux et inutiles en temps de paix, comme le souligne une étude de l’Institut Français des Relations Internationales (IFRI) parue en décembre 2022. Ainsi, commander des pièces mécaniques à un industriel, pour entretenir ou réparer quelques dizaines de blindés déployés en OPEX au Sahel, est d’une simplicité enfantine comparé à la nécessité impérieuse de remplacer les mêmes véhicules détruits ou endommagés par dizaines lors d’un engagement de haute intensité. 

Notre armée, sur un modèle expéditionnaire, est donc habituée à participer à des missions de COIN et ne dispose pas de capacités et matériels suffisants pour tenir un conflit comme celui auquel nous assistons en Ukraine. Devant composer avec des moyens financiers et humains limités, il nous faut donc faire un choix dans l’utilisation que nous voulons faire de notre armée pour la doter et la préparer au mieux, pour les engagements que lui réserve l’avenir.

La situation de l’armée française est donc similaire à celle de 1962, où après 15 années de combats asymétriques en Indochine et Algérie, elle a dû redécouvrir le combat mécanisé en Europe continentale. 

Outre-Rhin, les Allemands ont fait le choix de se préparer au plus vite à l’éventualité d’une guerre symétrique, annonçant un repositionnement de leur stratégie de défense (appelée Zeitenwende) et l’augmentation de leur budget militaire à 2% du PIB notamment grâce à la création d’un fond spécial de 100 milliards d’euros, pour rééquiper la Bundeswehr ayant souffert d’un sous-investissement chronique ces dernières décennies. 

Seulement, la France n’a pas les mêmes intérêts géostratégiques que l’Allemagne. Abandonner le modèle d’armée expéditionnaire signifierait mettre à mal notre capacité à intervenir en faveur d’États partenaires dans notre sphère d’influence en Afrique comme nous l’avons régulièrement fait ces dernières décennies. 

En outre, près de 3 millions de nos concitoyens vivent en dehors du territoire métropolitain. Trop mettre de côté notre capacité à déployer des troupes dans nos territoires d’outre-mer, au profit d’une meilleure montée en puissance de notre armée vers la haute-intensité en Europe, pourrait s’avérer problématique si une puissance décidait de s’emparer de l’un de nos DROM-COM. En effet, l’article 6 du Traité de l’Atlantique nord dispose que le périmètre d’application de l’article 5, relatif à la solidarité des membres en cas d’agression, est limité au Sud par le Tropique du Cancer ; c’est pourquoi en 1982 les États-Unis n’étaient pas intervenus auprès des anglais pour repousser l’invasion argentine des îles Malouines, situées au Sud de l’Atlantique. Donc si une puissance décidait de s’emparer de Mayotte ou de la Polynésie française, nos troupes seraient seules pour lutter. Si cette puissance est nucléaire, elle pourrait même utiliser sa dissuasion pour couvrir nucléairement son invasion conventionnelle, auquel cas serions-nous prêts à mettre en œuvre notre propre arsenal ? Les français pourraient-ils accepter de risquer le bombardement nucléaire de Paris, pour conserver la souveraineté nationale sur Nouméa ou Saint-Denis ? 

Pour conclure, nous avons tout juste effleuré le sujet des carences capacitaires de l’armée française, et ce seulement pour sa composante terrestre, mais tout de même constaté l’insuffisance de nos moyens pour faire face à une guerre de haute intensité. Une telle guerre, qui nous impliquerait, ne relève plus du fantasme depuis le 24 février 2022, ce qui nous amène à une situation où nous devons redéfinir les missions de notre armée et nos priorités stratégiques pour adapter au mieux au mieux notre stratégie de défense, le tout alors que nos ressources humaines et financières ne nous permettent pas de faire le choix américain d’une stratégie tous azimuts. 

Le développement des drones, de l’intelligence artificielle ou le recours à des collaborations plus poussées avec des industriels pourraient apporter des solutions économiques à certains manques matériels dans nos forces. La montée en puissance de la réserve opérationnelle et l’externalisation de certaines tâches pourraient solutionner certains manques de personnel qualifié ou de masses combattantes. En effet, de nombreuses tâches logistiques et de MCO sont déjà confiées à des acteurs privés, pourquoi ne pas imaginer le recours à des sociétés militaires privées pour délester nos forces de certaines missions à caractère combattant, dans une zone de conflit asymétrique de faible intensité par exemple, et ce malgré les questions morales que cela soulève au sujet du monopole de l’État sur la violence légitime ?

En novembre 2022 est parue la Revue nationale stratégique, qui identifie différents objectifs stratégiques comme notre dissuasion, la nécessité de tenir notre rôle d’allié au sein de l’espace euro-atlantique ou encore la capacité à livrer des combats de haute intensité dans différents milieux. Cependant, cette dernière n’apporte pas de solutions claires aux différents enjeux précédemment soulevés. Toutefois, la Loi de programmation militaire pour 2024-2030, qui sera promulguée cette année, fixera l’attribution des crédits de l’outil militaire français et devrait ainsi trancher par le budget quelles priorités capacitaires seront retenues. 

Sources :

Article :

Rapport d’information par la Commission de défense nationale et des forces armées de l’Assemblée Nationale, en conclusion des travaux d’une mission d’information sur la préparation à la haute intensité. En date du 17 février 2022.

https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/rapports/cion_def/l15b5054_rapport-information.pdf

  1. PÉRIA-PEIGNÉ, « Stocks militaires : une assurance vie en haute intensité ? ». Institut français des relations internationales, décembre 2022.

https://www.ifri.org/sites/default/files/atoms/files/peria-peigne_stocks_militaires_2022.pdf

« Attack On Europe: Documenting Russian Equipment Losses During The 2022 Russian Invasion Of Ukraine », Oryx.

https://www.oryxspioenkop.com/2022/02/attack-on-europe-documenting-equipment.html

Cercle Maréchal Foch, « Le conflit russo-ukrainien – L’art opératif ». Theatrum Belli, 24 juillet 2022.

https://theatrum-belli.com/le-conflit-russo-ukrainien-lart-operatif/

« La France va consacrer deux milliards d’euros à l’achat de munitions en 2023 ». Le Figaro, 5 octobre 2022.

https://www.lefigaro.fr/flash-eco/la-france-va-consacrer-deux-milliards-d-euros-a-l-achat-de-munitions-en-2023-20221005

Photo : Marin de Lambert Breghot du Lut

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