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lundi 26 février 2024

Le journal des étudiantes et étudiants de Lyon 3

La fabrique du discours : l’arme politique absolue ?

Jean-Paul Sartre écrit « Longtemps, j’ai pris ma plume pour une épée ». Cette métaphore comprend le poids que peuvent avoir les mots. Le langage produit un message fort, et on le constate particulièrement dans la communication politique. Quoi de plus pratique qu’un discours pour transmettre ou échanger une pensée ?

Le pouvoir du discours est particulièrement fort car il représente un acte social, il ouvre une relation avec l’autre. Le discours ne se résume pas seulement à son écrit : il se sert de la force des mots pour partager une idée, un savoir.  On le voit notamment à travers certains exemples universellement connus : « I have a dream » de Martin Luther King ou « I am prepared to die » de Nelson Mandela. Les orateurs usent de cette force des mots pour faire part d’une idée. Il est question de manipuler les mots, leur ordre, leur syntaxe, leur signification dans le but de donner une phrase qui frappe le public et de lui transmettre un message clair : « Vous avez probablement plus de sang sur vos mains d’inconscients, au regard de Dieu, que n’en n’aura jamais le désespéré qui a pris les armes pour essayer de sortir de son désespoir. » (Abbé Pierre). Un discours incarne un outil politique : il permet de contester et de lutter. C’est pourquoi écrire un discours demande une certaine rigueur intellectuelle, une recherche de clarté. Ainsi, un discours bien écrit représente une forme de puissance. Ce pouvoir du discours est mis en évidence par Michel Foucault dans son ouvrage L’ordre du discours : le discours « n’est pas simplement ce qui traduit les luttes ou les systèmes de domination, mais ce pour quoi, ce par quoi on lutte, le pouvoir dont on cherche à s’emparer ».

Pour rendre son discours puissant, il faut d’abord rendre ses mots forts : « Demain, grâce à vous, la justice française ne sera plus une justice qui tue » (Robert Badinter). Mais, surtout, pour que son discours soit considéré comme vérité, il est crucial de travailler son argumentation, capable de changer toute l’ampleur de ses paroles. La députée américaine Alexandra Ocasio-Cortez a parfaitement conscience de cela : son discours qui répond à l’attaque verbale de Ted Yoho,  l’un de ses collègues, a particulièrement marqué les esprits. Lors de cette intervention, la députée fait preuve de finesse d’esprit, ce qui permet de donner un discours frappant : son langage est excellent, elle explicite le lien entre son attaque personnelle et un problème de société afin de parler au plus grand nombre, elle retourne l’argument de son adversaire contre lui et son message est clair car mis en évidence par un syllogisme. De tels discours permettent une communication forte, et c’est pourquoi on pourrait presque dire qu’il représente le meilleur vecteur de démocratie. On le voit d’ailleurs à l’occasion des campagnes présidentielles et particulièrement lors des dernières élections en France qui ont marqué le retour de la force du discours. Chaque candidat a montré sa propre façon d’argumenter. Celle-ci s’avère particulièrement différente entre les discours très professionnels et travaillés de François Fillon, la structure plutôt classique d’Emmanuel Macron, la mise en avant de références culturelles de Jean-Luc Mélenchon ou l’application de néologismes et l’utilisation d’un langage saccadé et fort de Marine Le Pen. La manière d’argumenter va se montrer plus ou moins efficace selon le public visé.  Pour les politiques, le discours représente une arme. C’est en outre pour cela que la plupart des politiques font appel à ce qu’on appelle des « plumes » chargées d’écrire leurs discours. Une plume se met dans la peau d’un personnage politique et rédige pour lui une ou ses interventions politiques.

Au niveau international, un discours est un acte de diplomatie. Un discours peut vouloir dire beaucoup, notamment dans une institution telle que celle des Nations Unies : on peut notamment parler de celui du Dominique de Villepin lors du débat sur la guerre en Irak. Le discours n’a certes pas empêché la guerre, mais reste central puisqu’il signifiait que l’ONU ne s’engageait pas dans cette guerre et a donc évité une rupture totale des relations entre les pays du Moyen-Orient et d’Occident.

Ainsi, que ce soit au point de vue national, international ou même universel, un discours peut permettre aisément de mettre en avant son propre point de vue et peut constituer aussi bien un moyen de défense qu’un moyen d’attaque. Lors de son discours de 1974, Simone Veil se battait pour la loi sur la dépénalisation de l’interruption volontaire de grossesse.  Eleanor Roosevelt défendait les droits universels de l’Homme à travers le fameux discours « The Struggles for the Rights of Man ». Un discours peut aussi servir d’avertissement : c’est notamment ce qu’a eu l’occasion de faire Vladimir Poutine en brandissant la menace nucléaire lors de certains discours. Un discours engendre, ou du moins espère, une réaction. Il va pousser à agir, il va influencer. Il peut inspirer des nations entières à faire l’Histoire. Il peut encourager à faire mieux si l’orateur est de bonne volonté. Or, les discours profitent parfois à des usages plus sombres.

De fait, afin d’assurer que son discours soit considéré comme pure et seule vérité,  il existe des méthodes. Noam Chomsky souligne justement les dangers de manipulation de masse que peuvent engendrer de telles tactiques. Selon lui, la distraction serait la stratégie la plus récurrente mais beaucoup d’autres existent. Parmi elles, un orateur peut choisir entre présenter des mesures de manière graduée afin de mieux les faire accepter, infantiliser le public ou encore recourir aux émotions.

Quoi qu’il en soit, que ce soit à des fins honorables ou plus cyniques, la force du discours reste indéniable. La fabrique du discours ne fait certes pas tout le résultat, mais en reste la base et son essence. Une telle forme de partage a bien plus de portée et de signification que n’importe quelle bataille et c’est pourquoi cette façon de communiquer est autant mise en avant. Il est incontestable que la plume est bien plus forte que l’épée. Laurent Binet va jusqu’à imaginer le langage et sa façon de l’utiliser comme l’arme la plus puissante au monde dans La septième fonction du langage. S’ajoutant aux six premières, la septième fonction du langage permettrait à un orateur de convaincre n’importe qui de faire n’importe quoi. Le discours représenterait alors définitivement le pouvoir absolu.

Sources :
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