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lundi 5 décembre 2022

Le journal des étudiantes et étudiants de Lyon 3

La « crise des plaques d’immatriculation » ou comment le plus jeune Etat européen a frôlé le retour du conflit armé

La fin de l’été 2021 aura été synonyme d’un regain des tensions pour le plus jeune Etat européen : le Kosovo. Sa posture désormais discrète sur le plan international, de même que le désintérêt de la plupart des grands médias sur la question kosovare ont eu pour effet de masquer cette escalade aussi rapide que surprenante des tensions dans cette zone tant convoitée des Balkans. Pourtant, en l’espace d’une dizaine de jours, un conflit de grande ampleur a bien failli éclater entre la Serbie et le Kosovo.

 

Pour comprendre le Kosovo

Afin d’appréhender au mieux cette situation dont le mutisme médiatique aura été frappant, un bref rappel de la riche et complexe histoire du Kosovo s’impose. 

La région puise ses racines civilisationnelles dans la Préhistoire lorsqu’apparaissent au moins dix siècles avant notre ère les Illyriens. Ces Illyriens, considérés à tort ou à raison comme les ancêtres directs des Albanais, se diviseront en trois clans et connaîtront tantôt l’influence – peu signifiante – de Rome et tantôt l’influence byzantine. L’histoire des Balkans, ou de cette région du moins, connaît alors davantage de traces d’un passé byzantin puis ottoman que de vestiges de l’Empire romain. 

L’acquisition des terres kosovares par la Serbie, alors principauté de Rascie, marque un réel tournant tant pour la Serbie elle-même que pour le peuple qui compose alors le Kosovo. Au XIème siècle, la Rascie élargit ses frontières au sud ; la principauté serbe y englobe alors le Kosovo. Plus tard, en conquérant davantage au Sud, elle fera du Kosovo son centre névralgique puisque son centre géographique. La région, linguistiquement et culturellement albanaise, devient donc le cœur du royaume serbe.

Au XVème siècle, la carte des Balkans n’est plus qu’un dessin ottoman. L’empire dominera Serbes et Albanais. La plus grande influence du Sultanat fut surement la conversion à l’Islam qui, au Kosovo, toucha aussi bien les Albanais que les Serbes et aussi bien les pauvres que les classes plus aisées. L’Histoire raconte que les catholiques se convertiront davantage que les orthodoxes, de même que l’Histoire retiendra que les albanophones se tourneront plus majoritairement vers l’Islam que ne l’ont fait les Serbes. La région, peuplée d’une grande majorité d’Albanais, devient donc en grande partie musulmane. 

Le Royaume serbe se détachera plus facilement que l’Albanie de sa vassalité ottomane, si bien qu’il acquiert son indépendance et que le Kosovo restera Ottoman. Avec le déclin puis la chute de l’Empire Ottoman, le Kosovo redeviendra serbe et intégrera le Royaume des serbes, Croates et Slovènes qui deviendra cinq ans plus tard en 1923, le Royaume de Yougoslavie (« Slaves du sud »). La région du Kosovo, peuplée au maximum de 10% de Slaves (en l’espèce des Serbes), prend part au royaume des Slaves du sud.

Le Kosovo restera donc sous la domination serbe. Une courte période, non négligeable pour autant, rattachera la province à l’Albanie alors sous le contrôle de l’Italie fasciste. En 1941, Mussolini, qui vouait un projet tout particulier à l’Albanie, place la grande majorité du Kosovo sous l’administration de Tirana. La gronde antifasciste l’emportera et le Kosovo embrassera le projet communiste de Tito. 

La Yougoslavie communiste prendra d’abord le parti de reconnaître le droit des Albanais (du Kosovo) à leur autodétermination. Sur un fond de querelles diplomatiques et d’alliances « stalino-albanaises », la Yougoslavie de Tito finira par fermer les portes à l’Albanie d’Enver Hoxha. Cependant, le statut de la majorité albanaise du Kosovo (90% de la population locale) sera bel et bien reconnu, offrant à cette dernière la position de province autonome. L’arrivée en force de Slobodan Milosevic dans les hautes instances yougoslaves mettra, au début des années 90, à mal le droit des Albanais à disposer d’eux-mêmes. 

La suite est connue de tous : la guerre éclate, l’OTAN intervient, le Kosovo souffre d’un statut flou pendant 9 ans sous mandat de l’ONU et le 17 février 2008, le Parlement du Kosovo déclare son indépendance. La tutelle internationale sera levée en 2012. 

Aujourd’hui, un peu moins de 150 Etats (dont la France) sur les 193 membres des Nations Unis reconnaissent le Kosovo, une région ethniquement albanaise aussi loin que l’on puisse y établir une présence humaine. 

 

La brutale escalade de septembre 2021

À l’origine du regain des tensions, une décision de Pristina de répondre à une inégalité de traitement subie depuis toujours – ou depuis 2008 – par les automobilistes kosovars. Le casus belli peut sembler surprenant ; il est en réalité symptomatique d’une situation tendue entre la Serbie et l’ancienne province qui lui a longtemps appartenue, administrativement du moins. Décryptons cela. 

À la mi-septembre de l’année 2021, le jeune pays de Vjosa Osmani, présidente de la République du Kosovo, se prépare à un changement historique. En 2011, un accord était signé entre l’Etat serbe et le nouvel Etat du Kosovo. Celui-ci visait à une entente pratique et pragmatique ; les véhicules immatriculés en Serbie pouvaient circuler au Kosovo et les véhicules immatriculés au Kosovo pouvaient circuler en Serbie. La seule condition était alors une vignette couvrant les symboles étatiques. Au 15 septembre 2021, cet accord provisoire, initialement prévu pour une durée de 10 ans, arrive à terme. Le gouvernement de Albin Kurti, premier ministre kosovar, décide de tirer les conséquences de cet accord : la Serbie n’a jamais respecté cet accord, imposant notamment aux kosovars des plaques d’immatriculations temporaires, tandis que le Kosovo a laissé librement circuler des automobiles serbes pendant toute la période de l’accord. Pour le Premier ministre de la jeune République, cette situation doit cesser. En décrétant au 20 septembre l’obligation pour tous les véhicules serbes de se munir d’une plaque d’immatriculation temporaire de la République du Kosovo, il entend entrer dans une nouvelle ère, où « la Serbie va devoir s’habituer au principe de réciprocité ».

Dans son discours devant le Parlement en date du 20 septembre 2021, Albin Kurti adopte en réalité une position très « modérée ». Défendant les intérêts de ses compatriotes, il s’étonne d’abord que les kosovars aient eu à payer durant de nombreuses années des plaques d’immatriculation temporaires. Avant de rendre officielle le « Vendim i mare nga Ministria e punëve të brendshme », littéralement décision prise par le ministère des Affaires intérieures, Albin Kurti rappelle l’importance d’un statu quo, militairement en tout cas. Tout en justifiant sa position et sa volonté d’atteindre le stade de la réciprocité entre la Serbie et le Kosovo, il s’inquiète d’un embrasement et assure vouloir l’éviter. Le Premier ministre tient à préciser que ce n’est ni une offense ni une attaque contre la Serbie ou contre les Serbes du Kosovo et que cette mesure tend à s’appliquer provisoirement, en tout cas jusqu’au jour où la Serbie cessera d’exiger des plaques provisoires. 

Mais une fois qu’ils ont quitté les murs de l’Assemblée de Pristina, les actes sur le terrain ne ressemblent pas au discours quasi-pacifiste du premier ministre Albin Kurti. Déjà quelques jours avant l’allocution devant l’Assemblée du Kosovo, Kuvendi i Kosovës, les forces spéciales kosovares se déployaient à la frontière et plus particulièrement aux postes de frontières qui deviendront les nouveaux bureaux aux plaques d’immatriculation. En réponse à ce que la Serbie juge comme un affront, le gouvernement de Belgrade déploie ses blindés dans les villages à quelques kilomètres de la frontière. Rapidement, ce sont même des avions de combat et des hélicoptères serbes qui survoleront la zone. Un rapport de force s’impose donc entre les deux Etats voisins au point d’inquiéter au plus haut sommet de l’Union Européenne.

L’Union Européenne s’est donc à nouveau mobilisée dans les Balkans. La nécessaire entente entre le Kosovo et la Serbie trouve en réalité sa source dans une réalité pratique sur le « terrain ». Le nord du Kosovo est certainement la partie la plus serbe du Kosovo. La ville de Kosovska Mitrovica et tous les petits villages entre celle-ci et la frontière sont encore aujourd’hui les témoins du multiculturalisme kosovar, pour ne pas dire de la multiethnicité de la région. Si le reste du pays est composé d’Albanais, la pointe nord du territoire est bel et bien serbe, outre les tsiganes, bosniaques, gorans, turcs et autres qui représentent les nombreuses minorités ethniques du Kosovo. Pour cette partie du pays, mais aussi pour les Serbes minoritaires du reste du pays, il était donc essentiel de trouver un accord, ne serait-ce que parce que des familles traversent chaque semaine la frontière pour se retrouver, ou parce que des camions passent quotidiennement la frontière pour y apporter les produits de Belgrade.  

Au 30 septembre 2021, la conciliation européenne sera une réussite et aboutira à la désescalade dans une crise dont les enjeux auraient pu être dramatiques pour une région fraîchement sortie de guerres atroces. Sans chercher trop loin les solutions, l’Union Européenne propose alors aux deux Etats de se contenter d’autocollants pour cacher les symboles étatiques, une solution provisoire ressemblant particulièrement à celle bafouée durant longtemps, mais qui, cette fois a l’assurance d’être respectée. 

 

Les conclusions à tirer de la « crise des plaques d’immatriculation »

Pour les Serbes du Kosovo, la sortie de crise s’avère très douloureuse. Miodrag Milicevic, qui dirige l’ONG Activ et a toujours défendu le dialogue intercommunautaire, estime que l’on demande aux Serbes du Nord Kosovo de cacher leur identité. À l’annonce de la décision, les habitants de la grande ville serbe du nord de la République du Kosovo sont descendus dans la rue pour protester contre la mesure. Des affrontements très violents ont alors opposé les forces de l’ordre aux Serbes du Kosovo dans des rues où les affiches pro-serbes et où les drapeaux du pays voisin avaient fleuri. La ville aura même été séparée en deux, divisant les Albanais et les Serbes. D’un côté le gouvernement de Pristina met en place les mesures qu’il juge nécessaires pour contrôler des groupes pilotés par Belgrade. De l’autre côté, la répression policière ne semble pas calmer les ardeurs de chacun. Le retour au calme, pourvu que l’on puisse le considérer ainsi, ne sera en réalité qu’un retour à la situation qui dure depuis 2008 : une majorité albanaise qui a trop souffert de la domination serbe face à une minorité serbe qui souffre de ne plus être maître de terres longtemps dominées.

Pour le Kosovo de façon plus générale, l’évènement n’aura fait qu’asseoir les positions des dirigeants. Si Vjosa Osmani est une présidente jeune et féministe, sa position sur le vieux conflit serbo-kosovar, en réalité serbo-albanais, n’en est pas moins radicale. La communauté internationale a pu espérer que la politique du pays change à la démission de Hashim Thaçi, il n’en sera rien. Pour rappel, Hashim Thaçi a été contraint de démissionner, poursuivi par la Cour Internationale de Justice devant le « Tribunal spécial pour le Kosovo ». L’ancien chef d’Etat, d’abord Premier ministre puis Président de la République du Kosovo, soutenu, pour ne pas dire, plébiscité dans son pays, n’était ni plus ni moins que l’un des leaders de l’UÇK (Armée de libération du Kosovo). Poursuivi pour des « crimes de guerre » et des « crimes contre l’humanité », il lui est parallèlement reproché d’avoir été le chef d’un petit groupe affilié à l’UÇK : Drenica. Un groupe qui, durant le guerre du Kosovo, détenait des soldats serbes et ôtait leurs organes pour les revendre. Si les crimes sont atroces, la popularité dont Hashim Thaçi (comme tous les anciens de l’UÇK) jouit est marquante. Naturellement, Vjosa Osmani, Présidente par intérim puis Présidente par les urnes, s’inscrit donc dans cette lignée radicale. 

Pour les relations internationales, l’Union Européenne a su démontrer qu’elle jouait un rôle important dans ce qui s’apparente encore aujourd’hui à un processus de paix. Si les Serbes gardent encore en mémoire les bombardements de Belgrade en 1999, les Albanais conservent eux aussi la violence d’un conflit ethnique qui aura déchiré toute une région ; le retour du conflit armé serait un terrible échec pour ces deux peuples d’Europe.

D’un œil extérieur et critique, il est aussi intéressant d’être capable de dresser des conclusions sur une telle crise que les médias traditionnels français n’ont absolument pas traité. Le manque de couverture médiatique est d’abord le fruit d’une méconnaissance de la question dans l’opinion publique, une question qui de façon générale n’intéresse que très peu. La réflexion sur un tel évènement se nourrit alors d’articles locaux, publiés en serbe et en albanais. Les quelques médias francophones qui ont fait l’effort de s’intéresser à la crise sont quasi toujours partisans ou alimentés par des journalistes ayant une attache locale. Certains articles sont donc le fruit de franco-serbes, quand d’autres articles suisses s’adressent au public albanais, très présent sur place.

Sources :

Sources image : Wikipédia, article sur le Kosovo (drapeau).

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