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jeudi 30 mai 2024

Le journal des étudiantes et étudiants de Lyon 3

Karine Tuil – Les choses humaines

Les choses humaines, paru le 22 août 2019 aux éditions Gallimard, est le onzième livre de Karine Tuil. Inspiré de faits réels, il a reçu le Prix Goncourt des lycéens et le Prix Interallié de 2019. 

Ce livre transcrit la vie de Jean Farel, journaliste politique renommé, et de sa femme Claire, ancienne journaliste, connue pour ses engagements féministes. Leur fils unique, Alexandre, étudie dans l’une des plus prestigieuses écoles américaines. Ce couple de pouvoir à qui tout semble sourire va pourtant faire face à une situation qui va tout chambouler : une accusation de viol. Durant une bonne partie du livre, l’auteure joue le suspens en alternant les situations dans lesquelles ce viol aurait été commis : s’agit-il d’un acte du père ? A-t-il été perpétré par Alexandre ? A-t-il été subi par Claire ? Cette approche renforce le sentiment du lecteur qu’un viol peut effectivement survenir dans de très nombreuses situations quotidiennes. Finalement, le verdict tombe et fait découler toute la complexité qui entoure un viol. 

Si la première partie du livre peut ressembler à un roman comme les autres, relatant le quotidien d’un couple et exposant des descriptions profondes, ce livre recèle de nombreux aspects complexes. En effet, au fur et à mesure que l’histoire se développe, de multiples thèmes et travers sociétaux sont abordés. Parmi les principaux, on retrouve le dilemme cornélien de la confrontation des convictions féministes d’une personne avec la réalité. Que faire de ses convictions lorsqu’il s’agit d’une accusation de viol envers un membre de sa famille ? Karine Tuil raconte ici parfaitement l’ambiguïté de nos croyances lorsqu’on se retrouve confrontés à la réalité de ce à quoi nous croyons. Faut-il faire primer l’amour et la confiance à la raison ? Le livre met également en exergue l’acharnement auquel fait face Claire du fait de ses convictions et de l’acte qu’elle n’a pourtant pas commis elle-même. Cette femme sera critiquée, presque plus que l’auteur du viol lui-même, pour l’incohérence de ses engagements et des accusations. 

Le thème du sexe joue également un rôle primordial dans cet ouvrage. En effet, dès le début du roman, l’auteure affirme que « la déflagration extrême, la combustion définitive c’était le sexe, rien d’autre – fin de la mystification ». Elle continue en donnant de nombreux exemples des effets de ces pulsions sexuelles dans la société, allant de la destruction de la structure familiale du fait de tromperies, à des scandales politiques tels que celui de Bill Clinton avec Monica Lewinsky. Elle n’hésite d’ailleurs pas à citer des mouvements tels que #MeToo ou encore #BalanceTonPorc. 

Karine Tuil aborde également de façon centrale la notion de consentement et les nombreuses controverses que celle-ci soulève. Où placer le curseur ? Comment se manifeste un consentement ? Au cœur des considérations actuelles et quotidiennes, elle met en avant les difficultés auxquelles font face les victimes et les juridictions afin de démêler la difficulté de la preuve de l’absence de consentement. L’auteure va à la fois décrire le traumatisme vécu par la victime mais aussi les arguments de la Défense arguant une erreur de perception de la part du présumé agresseur. Dans cette histoire, l’absence de consentement est d’autant plus difficile à prouver puisque l’acte était entouré de drogues et de soumission du fait de la peur.  

Aussi, l’ouvrage dénonce l’impact de la richesse et de la célébrité sur les rapports sexuels. Karine Tuil nous livre un exposé sur la façon dont ces deux éléments influent sur le sentiment de supériorité et de domination masculine et élitiste. Le pouvoir ne donne-t-il pas plus facilement l’impression que tout nous est permis ? La drogue joue également un rôle central ici, tant sur le plan de la preuve que sur le plan du biais du consentement. 

Ensuite, le lecteur assistera au déroulement du procès. Dans ce cadre procédural, Karine Tuil réussit à décrire de façon remarquable les sentiments de la victime à la barre tout en dénonçant les lacunes du système judiciaire français pour appréhender les personnes ayant subi de telles atrocités. Cette partie du livre saura ravir les friands de droit par un exposé extrêmement complet et détaillé du déroulé d’un procès pour accusation de viol. Cette technicité judiciaire découle immédiatement du passé de juriste de l’écrivaine, qui nous offre notamment des plaidoiries remarquables. La difficulté de preuve et de jugement de tels procès nous est parfaitement retranscrite de sorte à nous embarquer directement dans un tribunal. 

Enfin, la conclusion du livre mériterait de nombreux commentaires et remarques. Toutefois, pour les évoquer, il faudrait d’abord vous laisser découvrir le livre par vous-même :).

Ainsi, malgré un titre qui peut être jugé très simple et nous laisser confus, ce livre est un chef d’œuvre de complexité. Famille, sexualité, consentement, univers médiatiques ou encore domination masculine s’entremêlent parfaitement. Ce sont « les choses humaines », ou plutôt devrait-on dire, les choses inhumaines.

Sources :
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