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dimanche 27 novembre 2022

Le journal des étudiantes et étudiants de Lyon 3

John Galliano, l’archétype d’une ère névrosée

J’ai toujours pensé que la mode et son système étaient une représentation de l’air du temps, que ce soit dans ses bons ou ses mauvais aspects. Ainsi, je pense qu’analyser cette industrie revient, dans une certaine mesure, à analyser notre propre société. Le livre Fashion at the Edge de Caroline Evans, met en évidence cette relation entre la mode et l’air du temps, et surtout celle de l’anti fashion avec les névroses de la fin du XXème siècle. L’auteure analyse les défilés de mode de John Galliano, dont l’opulence manifeste est décrite comme un moyen d’échapper à la réalité d’une époque en crise.

Pour comprendre dans quelle mesure les défilés de mode de Galliano, sont le reflet d’une époque, nous définirons d’abord ce qu’est la modernité et le concept de Tiger Leap, puis nous reviendrons brièvement sur la vie du célèbre créateur avant de voir comment le défilé Automne/Hiver 1997 reflète une époque en crise.

 

La modernité selon Caroline Evans

La modernité est définie par Marshall Berman comme un trinôme de termes composé de modernisation, modernité et modernisme. Voici la définition de ces trois termes, présentée aux pages 7 et 8 du livre Fashion at the Edge.

  • Modernisation : « désigne le processus d’innovations scientifiques, technologiques, industrielles, économiques et politiques qui deviennent également urbaines, sociales et artistiques dans leur impact.« 
  • Modernité : « fait référence à la manière dont la modernisation s’infiltre dans la vie quotidienne et imprègne les sensibilités« .
  • Modernisme : « une vague de mouvements artistiques d’avant-garde qui, dès le début du XXe siècle, ont en quelque sorte répondu à ces changements de sensibilité et d’expérience ou les ont représentés« 

La modernisation au XXème siècle se caractérise par l’avènement de nombreuses évolutions technologiques tels que l’invention des téléphones portables, d’internet, et des nouvelles techniques d’imagerie médicale et scientifique.

Ces changements technologiques ont créé un capitalisme nouveau, encore plus connecté qu’auparavant, où le commerce mondial prend une place prépondérante et où les barrières commerciales n’existent presque plus. Ce développement du commerce et de la population est accompagné de la croissance de l’urbanisation, un mouvement qui a exercé une énorme influence sur les mentalités des nouveaux urbains. Ainsi, cette époque se caractérise aussi par une modernité qui est, selon Elizabeth Wilson, dans ses « aspects culturels les plus hallucinatoires » et où on voit « la confusion entre le réel et le non-réel, les obsessions esthétiques, la veine de morbidité sans tragédie, d’ironie sans gaieté, et la position critique nihiliste envers l’autorité, une rébellion vide presque sans contenu politique » (Fashion at the edge, p.9).

Tous ces changements se retrouvent dans le modernisme de la mode, avec l’émergence de nouveaux créateurs comme Rei Kawakubo, Martin Margiela ou John Galliano qui, en empruntant les codes des modes passées, transcrivent les maux d’une époque.

 

Voir l’histoire comme un labyrinthe

Pour construire son analyse du modernisme dans la mode, C. Evans se réfère au concept de Tiger Leap de W. Benjamin. Elle utilise ce terme pour créer sa métaphore de l’histoire vue comme un labyrinthe, afin d’analyser les défilés de mode des années 1990. Le Tiger Leap est une théorie de W. Benjamin, qui soutient que l’histoire ne peut être comprise qu’en analysant les événements présents avec les événements passés correspondants.

« Benjamin a entrepris de construire de nouvelles conceptions du temps historique et de l’intelligibilité historique fondées sur la relation, non pas entre le passé et le présent, mais entre le ‘alors’ et le ‘maintenant’, tels qu’ils sont réunis dans les images du passé. Chaque « maintenant » historiquement spécifique était compris comme correspondant (dans un sens baudelairien), ou comme rendant lisible, un « alors » particulier ». Walter Benjamin, Stanford Encyclopedia of Philosophy

De cette définition, C. Evans tire la métaphore du labyrinthe. Fondamentalement, cette métaphore consiste à juxtaposer des « images contemporaines » à des « images historiques », permettant ainsi de mettre en relation le passé et le présent, comme s’ils étaient similaires à quelques différences près.

« La métaphore de l’histoire comme labyrinthe permet la juxtaposition d’images historiques et d’images contemporaines ; comme le labyrinthe se dédouble sur lui-même, ce qui est le plus moderne est considéré comme ayant également une relation avec ce qui est le plus ancien. Des points éloignés dans le temps deviennent proches à des moments spécifiques lorsque leurs pas se rapprochent les uns des autres. Bien qu’il n’y ait pas de répétition sans différence » P.9 Fashion at the Edge

Cette métaphore est tout à fait pertinente pour analyser les collections du créateur J. Galliano, dont les inspirations proviennent des classes bourgeoises des siècles passés. Néanmoins, avant d’analyser ses défilés, faisons une rapide biographie de ce créateur.

 

Galliano, un homme qui représente sa modernité

Génie fantasque, aimé autant que détesté, J. Galiano est l’un des designers qui représente le mieux son époque, marquée par l’expansion des maisons de luxe mondiales, l’intensification du nombre de collections présentées par les marques et la pression exercée sur les créateurs.

Après avoir été diplômé de l’école Central Saint Martin en 1988, J. Galliano a lancé une marque sous son propre nom. Cette première aventure est un échec en raison de problèmes avec ses bailleurs de fonds. Néanmoins, l’aide d’Anna Wintour et d’André Léon Talley pour réaliser son défilé printemps-été 1993 lui permet d’être remarqué par Bernard Arnault qui lui confie les rênes de Givenchy en 1995, avant de lui confier la direction de Dior un an plus tard. S’ensuivent des années glorieuses pour la maison Dior ainsi que pour J. Galliano. Cependant, l’idylle s’est terminée brusquement en 2011 après la publication d’une vidéo montrant le directeur artistique en état d’ébriété et proférant des insultes antisémites. Il a par la suite rejeté ce comportement sur son état, expliquant que la pression liée à son rôle de directeur artistique l’avait conduit à devenir dépendant de l’alcool.

Je ne suis pas sûr que l’alcool soit une bonne raison pour excuser son comportement, mais il est intéressant de voir comment les changements de son époque ont pu affecter le directeur de Dior, et ce, de manière négative. En fin de compte, les défilés de J. Galliano étaient peut-être une réponse aux pressions qu’il subissait, une sorte d’échappatoire à la réalité.

Nous allons maintenant, à partir du défilé automne 1997 de Galliano, voir comment ce designer représente le mal d’une époque.

 

Automne 1997 : La femme fatale, une analyse des symboles d’une époque en décadence

Le décor de ce défilé semble se dérouler dans l’Égypte ancienne, mais une Égypte plus bling et sulfureuse où se succèdent des Cléopâtre en tenues légères. La tenue analysée par C.Evans à la page 124 de Fashion at the Edge est composée d’une robe rouge transparente et d’un sous-vêtement de corps tatoué de divers hiéroglyphes, révélant les parties intimes du modèle.

Le look est mis en parallèle avec le tableau de Gustave Moreau intitulé Salomé dansante. Cette œuvre d’art représente l’épisode de l’Ancien Testament où Hérodiade, épouse adultère et mère incestueuse, demande à sa fille Salomé de charmer le roi Hérode en exécutant une danse lors d’un dîner pour qu’il tue le prophète Jean-Baptiste, qui harcelait Hérodiade de réprimandes pour sa conduite.

Cette scène de l’Ancien Testament, représentée par le peintre Gustave Moreau, a été décrite dans la nouvelle de Joris-Karl Huysmans, A Rebours, comme « l’incarnation symbolique du Vice séculaire, la déesse de l’hystérie immortelle, la malédiction de la Beauté suprême au-dessus de toutes les autres beautés par le spasme cataleptique qui agite sa chair et durcit ses muscles – une bête monstrueuse de l’Apocalypse, insouciante, insensible, empoisonnante. » 

La représentation de la femme fatale révèle ainsi à la fois le désir et la peur des hommes envers les femmes et leur liberté. C. Evans voit dans la représentation des femmes par Galliano une ambivalence où réside une célébration apparente, cachant en réalité une réification des femmes, représentées comme des objets de désir. Cela se voit notamment dans ses créations, qui restent importables pour le commun des mortels.

Sources :
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