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lundi 5 décembre 2022

Le journal des étudiantes et étudiants de Lyon 3

Féminisme et Fiction : Tropes et clichés narratifs sexistes pouvant être évités

TW : Viol, violences sexuelles

Des progrès importants ont été effectués en termes de représentation dans la fiction et la culture populaire, c’est indéniable. On trouve des personnages féminins plus divers et variés et en plus grand nombre. Justement, on parle beaucoup de représentation numérique, ce qui est très important, mais assez peu du fond, ou de la manière dont la narration traite ces personnages féminins. Il y a pourtant matière à disserter. Beaucoup de tropes, c’est-à-dire les motifs narratifs récurrents, survivent et mènent la vie dure aux femmes de nos histoires préférées. Même si la plupart du temps cela est fait de manière non intentionnelle et sans arrières pensées, il faut réfléchir aux implications de ces clichés pour mieux s’en affranchir. Cependant certains de ces motifs narratifs sont plus facilement identifiables et donc plus aisément évitables ou plus simples à détourner. En voici une petite sélection. 

Attention il risque d’y avoir quelques spoilers.

La femme dans le frigo

On désigne par femme dans le frigo (ou simplement « fridging ») la situation dans laquelle un personnage, un proche du protagoniste, meurt ou est malmené dans le seul but de faire avancer le scénario ou de motiver le dit protagoniste. Dans ce cas de figure, comme l’indique le nom du trope, la victime est dans la plupart des cas une femme, souvent l’intérêt amoureux du héros de l’histoire.

Le terme est démocratisé en 1999 par la scénariste Gail Simone, sur le site qu’elle a créé où sont recensés les personnages féminins et super héroïnes de comics tuées et/ou brutalisées. Son objectif est alors de souligner la tendance des comics à tuer ou faire souffrir ad nauseam majoritairement des personnages féminins pour servir au scénario ou de motivation aux personnages masculins. Le trope est d’ailleurs nommé ainsi en référence à une histoire de Green Lantern dans laquelle le super héros découvre sa petite amie, tuée par l’antagoniste, dans son frigo. 

Cependant, le concept peut s’étendre à d’autres médias. Un exemple : Black Widow dans Avengers Endgame. Si l’on n’a pas vu les autres films de l’univers cinématographique Marvel, où elle y est dépeinte plus positivement, on ne retient du personnage que le fait qu’elle se sacrifie pour dérouler la suite de l’intrigue. Sa mort est ensuite expédiée après une petite scène de deuil, alors que l’on serait en droit d’attendre un meilleur adieu pour l’une des premiers membres des Avengers, du même acabit que celui de Iron Man. 

Un autre exemple très rageant est celui de Padmé Amidala dans Star Wars Episode 3. Alors qu’on nous l’a présentée dans les épisodes précédents de la Prélogie comme une femme forte et influente, dans La Revanche des Siths, elle ne joue plus aucun rôle actif dans l’intrigue et finit blessée mortellement par Anakin. Et sa mort sera juste un élément déclencheur de la colère et la rancœur de Dark Vador.

Ce qui choque dans cette situation est surtout le fait que le personnage féminin est plus un objet scénaristique dont on peut disposer qu’un réel personnage. Bien sûr, c’est un cliché qui concerne aussi les personnages masculins, toutefois bien moins fréquemment et systématiquement que les féminins. De plus, étant donné que les femmes sont moins représentées, les voir se faire tuer gratuitement pour les besoins de l’intrigue est d’autant plus frustrant. Surtout quand le personnage en question promet d’être intéressant.

Comment peut-on alors changer cette tendance ? Le problème ici n’est pas qu’il faut arrêter de tuer ses personnages féminins mais plutôt de réfléchir si cela est bien nécessaire. Ce qui vaut pour tout personnage, peu importe le genre. Cependant le plus simple pour éviter de tomber dans cet écueil est de donner du poids et un pouvoir d’action aux personnages féminins. C’est justement ce que plaide Gail Simone par le biais du concept de la femme dans le frigo. Développer de vrais personnages féminins aussi importants et marquants que leurs homologues masculins dont la mort, si elle arrive, ne semble pas gratuite.

De plus, la mort peut avoir beaucoup plus d’utilités narratives que le simple fait de faire avancer l’intrigue ou motiver le héros. Pour George R.R. Martin, elle sert à illustrer une ambiance fataliste et frappe à tout moment sans distinction. Elle peut appuyer le drame et la gravité d’une situation. Ou encore être le point d’orgue de l’arc narratif d’un personnage, comme le sacrifice de Boromir dans Le Seigneur des Anneaux. Il faut penser aux possibilités, et réfléchir dans chaque cas aux implications et à la pertinence de tuer ou non.

Le traitement du viol dans la fiction

Ecrire au sujet du viol, ou de la violence sexuelle, est très complexe. Comme le souligne très justement TV Tropes : « Il est très probable qu’une personne en train de lire ou de regarder l’œuvre en ait déjà été victime ». Pourtant, d’après la docteure en théorie du cinéma Iris Brey, les œuvres mettant en scène des violences sexistes et sexuelles de façon très douteuse sont nombreuses. Notamment dans les séries américaines ; dans une interview donnée au journal Le Temps en 2019, la docteure prend l’exemple de Game Of Thrones

La série de HBO a été souvent critiquée sur sa manière de dépeindre les violences faites aux femmes. Ce qui est d’autant plus dommage, au vu de ses personnages féminins variés et intéressants. Au moment de la sortie des épisodes, plusieurs scènes ont énormément fait réagir. Comme le remarque Iris Brey, elles ont tendance à entretenir le flou sur la notion de consentement. C’est ce qui se produit dans la saison 4, lorsque Cersei Lannister subit un viol par son frère Jaime au pied de la tombe de leur fils, après que celle-ci ait clairement refusé. Le fait que le réalisateur de cet épisode ne considère pas qu’il y a bel et bien eu un viol a d’autant plus choqué et participe à entretenir la zone de flou. De plus, les vidéastes Nat et Alice in the Morning, dans leur vidéo dédiée à la série, notent que la confusion est également de mise dans la construction des scènes en elles-mêmes, et s’interrogent : « Filme-t-on une scène de viol ou juste une scène de sexe ?». Elles soutiennent également que la violence subie par les personnages revêt plus un aspect racoleur qu’une volonté de dépeindre une époque médiévale réaliste.

Là encore, le problème n’est pas de montrer que le viol et les agressions sexuelles existent, car en effet la fiction peut servir à traiter intelligemment du sujet, mais de l’utiliser comme ressort scénaristique facile ou comme moyen de choquer sans réfléchir aux implications et à l’influence de telles représentations. 

Il faut repenser la manière de représenter le viol, en évitant par exemple d’entretenir la confusion entre scènes d’amour et scènes d’agression. Ou encore, en adressant vraiment les conséquences de ces agressions sur les victimes. C’est ce qui a été reproché à Game Of Thrones justement, qui jamais ne montre les répercussions du viol sur Cersei ou Sansa Stark, et qui se centre uniquement sur le ressenti de personnages masculins. Dans ces cas respectifs, celui de Jaime, qui est l’agresseur, et de Théon, qui a assisté à la scène. 

Le sujet des violences sexuelles et sexistes est bien trop important pour être pris à la légère, et ce même au sein de la fiction.

« Je ne suis pas comme les autres filles » ou la variante « tu n’es pas comme les autres filles »

Ces deux phrases, tout le monde les a sans doute déjà croisées en se baladant sur Internet, surtout dans la fiction amateure sur des sites comme Wattpad ou encore via les “mêmes”. Cependant on les trouve également de manière guère plus subtile dans des œuvres écrites par des professionnel.le.s. Souvent, c’est la narration qui le dit ou c’est un compliment fait par l’intérêt amoureux de la protagoniste. L’idée sous-jacente de ce trope est de placer sur un piédestal les filles qui ne sont pas comme les autres, sous-entendu dont les goûts et hobbies ne sont pas traditionnellement connotés “féminins”. La fille “pas comme les autres” ne se maquille pas et ne fait pas les magasins, mange des pizzas et joue aux jeux vidéo, ne traîne qu’avec des garçons car « les filles font trop de drama », et la liste de clichés est longue… 

On voit très vite le problème ici, qui est le fait de hiérarchiser les filles entre elles et de désigner un type de fille comme étant plus respectable que les autres. Cela induit aussi une certaine binarité, comme s’il était impossible d’aimer à la fois Minecraft et Britney Spears, ainsi que l’idée que les filles sont un bloc impersonnel.

Pourtant, l’existence de ce cliché est symptomatique de notre société misogyne. Les jeunes filles subissent depuis l’enfance des injonctions sur quoi porter, quoi aimer et sont influencées par les stéréotypes de genre. On peut donc comprendre cette volonté de sortir du carcan imposé pour certaines d’entre elles, surtout à l’adolescence, période où l’on peut subir beaucoup de pressions ou de moqueries pour peu que l’on s’éloigne des standards. 

Cependant ce n’est sans doute pas une solution de se moquer et de diaboliser d’autres filles sous prétexte qu’elles sont plus « féminines » dans le processus.

Pour éviter de tomber dans ce cliché, on peut écrire un arc où la fille “pas comme les autres” se rend compte que les filles qu’elle pensait superficielles ont en fait une personnalité à part entière qui va au-delà des stéréotypes. Ou encore, de montrer que toutes les filles, peu importe leurs hobbies et leurs goûts, se valent et qu’être en compétition constante est vain. Ce que fait de façon plutôt maline la fin de Mean Girls par exemple. 

Ce trope est très répandu chez les jeunes auteurs et autrices, ce qui témoigne bien de l’influence des clichés de narration et de l’importance de les requestionner.

La Mary Sue

Enfin, le cas très particulier de la “Mary Sue”, terme dont l’usage a beaucoup évolué depuis sa création. 

Employé par Paula Smith en 1974 pour la première fois, il vient à la base de l’univers de la fanfiction, plus précisément de Star Trek. C’est dans l’histoire A Trekkie’s Tale qu’apparaît le lieutenant Mary Sue, personnage parodiant la tendance des autrices de fanfiction de la communauté Star Trek à écrire des héroïnes tellement parfaites que cela en devient absurde. Le terme s’étend ensuite à l’ensemble des fanfictions en général, et désigne donc un personnage souvent féminin, qui se caractérise par sa perfection et sa capacité à tordre la logique de son propre univers, et qui est aussi une projection de l’auteur. On retrouve également des exemples de Mary Sue chez les auteur.ices professionnel.les. On pourrait citer Bella Swan dans Twilight ou encore Tara Duncan dans le livre éponyme.

Cependant, si le terme sert initialement à se moquer gentiment d’un défaut d’écriture récurrent, et à encourager en quelque sorte les autrices de fanfiction à s’améliorer, son utilisation actuelle est plus sujette à débat. 

En effet, d’un côté, il paraît tout à fait sain de questionner la manière dont sont écrits les personnages féminins. Ceux-ci, moins nombreux, sont-ils plus idéalisés pour compenser ce manque de représentation ? Ou alors la pression et les attentes qui pèsent sur les femmes se retranscrit-elle même dans les fictions ? A-t-on besoin d’héroïnes abondantes en vertu ou d’héroïnes plus réalistes ? Le concept soulève un certain nombre de questions intéressantes.

D’autre part, le terme semble être réutilisé sans discernement ni réflexion poussée pour désigner n’importe quelle héroïne qui occupe un rôle actif dans son œuvre. Rey dans les nouveaux films Star Wars en a fait les frais, de même que Captain Marvel qui souffre de double standard aberrant puisque Thor, littéralement un dieu, a le droit d’être surpuissant dans cet univers, mais pas elle. Ces critiques sont assez injustes, car ces personnages sont loin d’être parfaits, évoluent et commettent des erreurs, on est donc bien loin d’une Mary Sue.

La question est donc : doit-on éviter d’écrire des personnages de Mary Sue ? L’adulte désabusé serait tenté de dire que les personnages trop parfaits sont vite insupportables et que les femmes méritent des héroïnes complexes et attachantes dans leurs faiblesses et leurs failles. Mais l’enfant qui a grandi bercé par les aventures d’Ewilan et Ellana serait tenté de lui répondre que les modèles de vertu inspirent tout autant.

Des tropes et clichés sexistes, il y en a bien d’autres, plus ou moins aisés à identifier. Les reconnaître et en comprendre les mécanismes permet de ne plus les utiliser inconsciemment ou sans recul. Le but ici, est de montrer que le sexisme s’infiltre partout, jusqu’au sein même de la narration, dans les moindres détails; mais aussi de prouver que ces problèmes d’écriture ne sont pas seulement du fait d’auteurs fainéants ou inexpérimentés, qu’ils peuvent autant toucher les autrices écrivant des fanfictions pour le plaisir que des scénaristes chevronnés. Il faut donc y être très attentif car il ne faut pas sous-estimer l’influence des œuvres, toutes fictives qu’elles soient.

Sources :
  • TV Tropes:

Stuffed into the Fridge : https://tvtropes.org/pmwiki/pmwiki.php/Main/StuffedIntoTheFridge

Sexual Harassment and Rape Tropes : https://tvtropes.org/pmwiki/pmwiki.php/Main/SexualHarassmentAndRapeTropes

Not Like Other Girls: https://tvtropes.org/pmwiki/pmwiki.php/Main/NotLikeOtherGirls

  • Vidéos: 

Le Tropeur, Les Tropes c’est quoi ? – LTDE #00 : https://www.youtube.com/watch?v=VyKNE9OAaXM&list=PLctxNIdqUnwHDjlZ3hm9nwdYM622lwVaV&index=1

KYBERPUNK, The Women in Refrigerators Trope (and why it’s yucky) : https://www.youtube.com/watch?v=Qscmd5uZ8gw

Nat and Alice in the morning, Nat&Alice – Game of Thrones (s. 1 à 5): https://www.youtube.com/watch?v=nJnQaTyknd4

Le Tropeur, Mary Sue : Le PIRE Personnage DU MONDE – LTDE : https://www.youtube.com/watch?v=CmacKvbyEhQ&list=PLctxNIdqUnwHDjlZ3hm9nwdYM622lwVaV&index=28

Sarah Z, « I’m Not Like Other Girls » : https://www.youtube.com/watch?v=BNCWW80WTPY

CINÉMANIAQUE, QUOI ÇA VEUT DIRE ?! #2 – Mary-Sue : https://www.youtube.com/watch?v=SyRDlxL64sc

  • Articles :

Le Temps, Iris Brey: «Game of Thrones» participe à la culture du viol» : https://www.letemps.ch/culture/iris-brey-game-of-thrones-participe-culture-viol

Les Inrockuptibles, « Game of Thrones » : une scène de viol déclenche la polémique : https://www.lesinrocks.com/series/game-thrones-scene-de-viol-declenche-la-polemique-110228-22-04-2014/

Source image : Montage photo fait sur Canva

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