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dimanche 4 décembre 2022

Le journal des étudiantes et étudiants de Lyon 3

Esthétique du moche

Depuis quelques saisons, les crocs sont sur les podiums de la fashion week. Pendant longtemps symbole du mauvais goût, les crocs sont maintenant le pinacle de la mode. Balenciaga fait partie de ces marques qui contestent sans cesse notre conception du beau, et surtout du moche. Mais qu’est-ce que le moche, et peut-on dire en 2022 que cette notion existe encore ?

Avant de répondre à cette question, nous allons jeter un œil sur des styles considérés comme moche, qui sont désormais des tendances de modes.


Le moche, une tendance mode

Le Gorpcore : s’habiller comme à la montagne

Crédit : @fashion wankers

En 2017, le magazine The Cut prévoit déjà l’arrivée du Gorpcore, un style qui reprend tout l’équipement nécessaire pour survivre en trail, mais dont l’usage est urbain. Cette esthétique fonctionnelle, réservée pendant de nombreuses années aux sportifs et aux montagnards, se trouve désormais dans les villes et dans les défilés de mode (cf défilé off white automne 2020).

 

Le Dadcore : s’habiller comme son père

@toureshow

L’autre tendance des podiums est le Dadcore. Le slogan de la publicité New Balance “worn by supermodels in London and dads in ohio” témoigne de cette nouvelle mode. Pour vous approprier ce style, il faudra vous équiper d’une paire de running blanche (dans l’idéal new balance), un sweat trop grand (les marques jjjjound ou apc feront l’affaire) ainsi qu’une paire de jeans Levis 501 mal délavé et un peu trop grand. Si vous voulez accessoiriser votre tenue, une paire de lunettes Oakley est recommandée. 

Ces styles, détournés de leur fonction principale, à savoir la recherche du confort au détriment de l’esthétisme, questionnent sur l’idée du beau et du bon goût. Alice Pfeiffer, dans son ouvrage Le goût du moche, voit une dimension politique dans le mauvais goût revendiqué.

 

Le moche, une affaire politique ?

Selon Alice Pfeiffer, la définition du beau et du moche serait purement culturelle, car celle-ci serait définie par un groupe dominant dictant ce qui est de bon goût. Cette déduction part du constat que les modes changent perpétuellement et sont définies selon le bon vouloir de quelques personnes privilégiées.

« Les formes de votre oppression seront l’esthétique de notre colère »

De cette première idée, elle explique aussi qu’en opposition à cet ordre, il existe des contre-mouvements qui assument leur mauvais goût. On peut citer ici le dadaïsme dans l’art ou encore le style du mouvement punk des années 70/80. Ces mouvements ont pour but de provoquer et de questionner l’opinion publique qui accepte et subit l’ordre dominant (voir Dick Hebdige, Sous culture : le sens du style).

Cependant, Dick Hebdige et Alice Pfeiffer ont une vision classiste du bon goût, qui semble supposer que seules les classes aisées sont à l’origine des phénomènes de mode artistiques ou culturelles. Je pense que cette grille d’analyse n’est plus pertinente de nos jours. Pour appuyer mon propos, je vais parler des travaux de Henri Mendras et Alexis de Tocqueville, sur la moyennisation de la société, puis de Bernard et Véronique Cova qui ont étudié la tribalisation.


Le moche, un concept révolu

La fin des classes sociales selon Alexis de Tocqueville et Henri Mendras

Selon Alexis de Tocqueville dans De la démocratie en Amérique, la démocratie permet, par la « passion de l’égalité », de créer une société où l’hérédité sociale n’a plus lieu et où la mobilité sociale est possible. Ceci a pour conséquence de mettre fin à la société de statuts au profit d’une société aux modes de vie et aux niveaux de vie qui convergent. Cette théorie est confirmée par l’analyse de Henri Mendras dans La seconde révolution française. En effet, cet auteur constate que pendant les Trente Glorieuses, les classes sociales diminuent au profit d’une « constellation centrale » de personnes issues de la classe moyenne. On parlera ainsi de moyennisation de la société.

 

Vers des néo-tribus, selon Bernard et Véronique Cova

Cette moyennisation de la société, accompagnée de l’accroissement de l’individualisme, a pour effet de libérer l’individu des contraintes sociales mais induit aussi une fragmentation de la société.

La fragmentation des structures sociales pousse les personnes à se réunir de nouveau en tribu. Les tribus modernes sont surnommées néo-tribus par les auteurs. Selon eux, ce besoin de se réunir en tribu est une conséquence de l’individualisme proéminent dans notre monde. Les néo-tribus sont formées autour de passions communes et ont pour caractéristique de ne pas être organisées ou hiérarchisées. 

Voilà donc pourquoi il y a de plus en plus de styles « moches » dans nos sociétés modernes. Avec la fin des classes sociales, et l’émergence des néo-tribus, les individus ne s’habillent plus selon des codes définis par une classe supérieure, mais par affinité avec d’autres personnes qui partagent les mêmes goûts. Si l’on reprend l’exemple du style Dadcore, on peut y voir l’expression d’un groupe de pairs ayant une appétence pour le minimalisme, ainsi que pour une mode plus sobre et mature.



Sources :
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