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lundi 5 décembre 2022

Le journal des étudiantes et étudiants de Lyon 3

Drag Race France, une introduction au monde queer pour le grand public

Comment Drag Race France a offert à la communauté queer une voie d’expression qui n’est pas prête de se clôturer ?

 

Que la lumière soit ! Et la lumière fut. L’émission Drag Race France ouvre enfin une place suffisamment visible pour la culture drag en France.

 

Retour donc en lumière sur ces êtres de paillettes. Si les historiens divergent sur l’origine du mot drag, plusieurs versions étymologiques font sens. Une première interprétation adviendrait de l’interdiction faite aux femmes de monter sur scène, les hommes devant se prêter au jeu en étant donc Dressed As a Girl, drag. Une autre version s’accorde sur le fait que les travestis de l’époque laissaient traîner leurs jupons (to drag en anglais). Le mot queen désignant alors un homme homosexuel ou une personne aux mœurs légères.

 

À l’origine, on parle plutôt de travestissment, de travestis pour désigner les personnes qui pratiquent cette performance. Ce n’est que plus tard que l’expression drag queen sera employée et popularisée. S’il existe plusieurs mouvements, cultures et sous-cultures au sein de la communauté drag (comme les Clubs Kids par exemple, les drags queers, et aussi les drags kings), le drag se distingue toutefois du transformisme. 

Le transformisme tient en la recréation d’un univers lié à un personnage, une icône (avec des exemples empiriques comme Dalida et Cher), et serait en quelque sorte un art “précurseur” du drag contemporain.

Le drag tient avant tout à la création d’un personnage singulier. L’artiste va s’inspirer de différentes sources, esthétiques, époques ou techniques afin de donner vie à sa drag queen.

Les deux disciplines sont donc à distinguer, tout en gardant en tête que la frontière n’est pas imperméable, Aujourd’hui, drag et transformisme sont considérés comme des branches cousines dans la performance de genre.

 

Drag queen, un art aux multiples facettes qui interroge

Entre spectacles et revendications

 

Le drag ne saurait être réduit au glamour, aux paillettes, aux perruques et au maquillage. Ces éléments lui sont certes rattachés, mais le drag est aussi et surtout un art politique, un acte revendicatif. Les artistes qui performent interrogent la société sur les questions du genre, du corps de la femme, de la féminité et de la place que ces sujets occupent actuellement. En outre, les drags queens ont toujours été des porte-paroles pour faire entendre les revendications queers. On peut citer en exemple la participation de drags queens aux émeutes de Stonewall en 1969, qui sont à l’origine de la gay pride.

Toutes les drags ne sont pas forcément autant politisées. On dénombre plusieurs mouvances, catégories ou genres au sein de la communauté, comme les beauty queens ou les fashion queens – axant leur travail sur l’esthétique et la mode, comme Sasha Velours et Miss Fame, ou bien les Club Kids – plus orientés dans la performance de l’extravagance. Certaines drag, comme Le Filip ou Katya, font aussi de l’humour une marque de fabrique, quand d’autres performent un art burlesque ou dans des cabarets à l’image de Violet Chachki et son spectacle A Lot More Me. Notons toutefois que ces catégories ne sont ni fermées, ni restrictives. Chaque drag queen est libre de s’exprimer par la ou les voies qui lui conviennent le plus.

La culture drag est également associée à des évènements comme des drag shows, des soirées, des bals, des concours… L’un des exercices les plus populaires de l’art drag – notamment généralisé par l’émission Rupaul’s Drag Race, est le Lip Sync (synchronisation labiale). L’artiste interprète en playback une chanson sur scène, avec une chorégraphie, et peut même affronter d’autres drags lors de lip sync battles, afin de déterminer la plus forte. Une drag queen ayant acquis une certaine notoriété dans ces batailles sera d’ailleurs qualifiée de lip sync assassin. 

 

C’est un art complet, total, qui nécessite des compétences en chant, danse, maquillage, mais aussi couture, mode. Pour créer son personnage, l’artiste doit trouver ou fabriquer le bon costume – incluant parfois un travail de corseterie remarquable, les bonnes chaussures, la perruque adaptée – qu’il peut fabriquer et styliser ou bien faire faire par un artisan perruquier. Vient ensuite l’aspect du maquillage, qui permettra de donner des traits à la drag queen, lui donner son allure, son aspect, sa vie. L’artiste doit aussi penser à la performance qu’il va accomplir, ce qu’il veut montrer au public.

 

Drag Race France, une douce mélodie attendue depuis longtemps

Genèse et développement de la visibilité drag en France

 

À partir des années 90 émerge une drag queen qui deviendra mondialement célèbre pour son émission. Rupaul, ou mama Ru pour les intimes. Depuis les années 90, Rupaul a pu acquérir une grande notoriété, jusqu’à la création de son émission en 2009 qui est devenue presque canonique. Si cette émission connaît autant de succès, c’est parce qu’elle permet à la culture queer de s’exprimer.

 

La relation entre la France et la culture drag tient, par le passé, d’une relation presque secrète. Si la performance du genre était bien pratiquée, l’art drag en tant que tel n’était pas encore connu et reconnu auprès du grand public, mais tenait plus à un segment de niche. Le travestissement des années folles et le transformisme – chez Michou notamment, étaient donc les images dominantes.

 

Cependant, depuis quelques années, la culture drag acquiert une fanbase de plus en plus grande dans la communauté queer et ses alliés. Tout d’abord avec l’arrivée de Drag Race sur Netflix, qui a permis aux drag queens de gagner en visibilité et popularité à une échelle mondiale. On peut également parler de la participation de Nicky Doll, la première française à apparaître dans l’émission. Cette dernière a attiré un regard de la communauté française sur l’art drag.

Nous pouvons également citer le vidéaste Ben Nevert qui a réalisé deux émissions en collaboration avec des drags queens, dont une sur l’art drag en général (comprenant donc également entre autres des drags kings – l’inverse des drags queens) dans son podcast Tartine de Vie. Le documentaire Queendom sur France.tv Slash montre également des aspects récents de ce gain d’intérêt pour le milieu drag.

 

L’émission de Rupaul avait connu des déclinaisons nationales, comme All Stars. Mais aussi des déclinaisons par pays comme au Royaume Uni, au Canada, au Pays bas, ou en Espagne par exemple. L’annonce tant attendue de l’émission française, avec Nicky Doll en juge principale, est finalement livrée le 17 novembre 2021. 

 

“Je prends, c’est mon droit”

Paloma – Love, l’artère

 

C’est donc le 25 juin dernier, en plein mois des fiertés, que la France découvrait la french touch appliquée à Drag Race sur une chaîne du service public. C’est une révélation. Initialement prévue pour être diffusée exclusivement sur France.tv Slash, France 2 a décidé de continuer à programmer l’émission le samedi soir en troisième partie de soirée. Et récemment, la chaîne a annoncé qu’il y aurait une deuxième saison, cette fois-ci diffusée en seconde partie de soirée. Les candidatures sont d’ailleurs ouvertes.

 

Drag Race France montre donc clairement le gain d’intérêt pour la culture drag dans notre pays. Non seulement on prend conscience de cette culture, mais on en redemande. Les réservations de soirées et autres évènements drags ont nettement augmenté depuis l’émission. Et ce phénomène ne se limite pas qu’à la capitale. Beaucoup de drags se produisent en province, comme nous l’a montrée Elips avec Bordeaux. Fort de son succès, un show live a même été prévu, qui part en tournée et ce dès la saison 1.

 

Avec cette émission, la société prend peu à peu conaissance des codes de la communauté queer. L’art drag n’est certes pas représentatif de toute la queerattitude, mais il est une bonne porte d’entrée dans ce monde qui ne demande qu’à s’ouvrir aux autres.

L’engouement autour des candidates de la première saison montre aussi que la communauté avait besoin de ce vent de fraîcheur, de nouvelles icônes. Les drags françaises gagnent enfin en visibilité. La gagnante, Paloma, a ainsi pu médiatiser son court métrage éponyme déjà disponible sur France.tv Slash. L’intérêt pour les drag shows en France a d’ailleurs augmenté depuis la diffusion de Rupaul sur Netflix et d’autant plus avec le lancement de la déclinaison française.

L’impact de Drag Race ne s’est d’ailleurs pas limité qu’au monde du spectacle. En atteste la participation de certaines candidates à des défilés de mode. On avait déjà vu des queens comme Violet Chachki et Miss Fame sur les catwalks. C’est donc au tour des reines françaises de s’imposer sur les podiums. Nous avons ainsi pu admirer La Grande Dame défiler pour Weinsanto ou Germanier lors de la dernière fashion week parisienne.

 

Les mentalités seraient donc enfin prêtes à laisser une place d’expression pour la culture queer comme une composante de la culture française. Il sera intéressant de voir comment va évoluer et se développer la diversité queer dans les médias publics, notamment à travers la prochaine saison de Drag Race France. Affaire à suivre…

 

Sources :

dessin : Lucas Sautreuil

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