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lundi 5 décembre 2022

Le journal des étudiantes et étudiants de Lyon 3

De la guerre froide à la guerre totale dans la région indopacifique ?

Charles Doran, professeur à l’université John Hopkins, est connu pour ses travaux portant sur les cycles de puissance des États. D’après lui, dû à des facteurs comme l’innovation, la démographie ou encore l’économie, ces derniers gagnent et perdent en puissance.

Seulement, que se passe-t-il lorsque la puissance jusqu’alors hégémonique, se voit menacée voir surpassée par une nouvelle puissance montante ?

Thucydide, auteur antique aux nombreux écrits sur la guerre du Péloponnèse, nous donne une réponse : la guerre.

Tout comme Spartes et Athènes, les puissances rivales seraient condamnées à la lutte mortelle pour conserver ou obtenir l’hégémonie, il s’agit du « piège Thucydide ».

Alors qu’en est-il de la relation sino-américaine ? En effet, la Chine semble implacable : en une cinquantaine d’années elle est passée d’un pays pauvre à la deuxième puissance économique mondiale en 2010 et son influence politique ne cesse de s’accroître dans le monde. À l’inverse, les États-Unis ont connu une décennie d’hyperpuissance après la chute de l’URSS, mais semblent aujourd’hui sérieusement concurrencés. 

 

La région indopacifique, nouvel épicentre de l’économie et de la démographie mondiale, est le principal terrain des luttes d’influence entre Chine et États-Unis. 

La Chine y réalise des investissements colossaux, notamment avec la Banque asiatique d’investissements pour les infrastructures, ou avec son projet Belt and Road Initiative, pour y développer les voies maritimes et leurs infrastructures ; la prise de contrôle du port de Hambantota au Sri Lanka, par un opérateur portuaire chinois, étant l’un des symboles de l’influence grandissante de la Chine dans la région.

De même, son projet de « collier de Perles », visant à installer des bases navales, de la mer de Chine jusqu’à Djibouti (où la première base chinoise permanente à l’étranger a ouvert en 2017), doit permettre la projection de la puissance navale chinoise dans la région, ainsi qu’un contrôle sur la ligne « Malacca-Ormuz », où transitent les exportations chinoises et les importations d’hydrocarbures en provenance du Golfe Persique. L’enjeu pour la Chine est de sécuriser une artère vitale, jusqu’alors sous influence américaine, notamment grâce à la présence de la Vème flotte de l’US Navy, ainsi qu’à la bien connue base de Diego Garcia. 

 

De plus, si la Chine a connu la doctrine du « Sea denial » au XXe siècle, elle a su changer son fusil d’épaule et développer la Marine de l’Armée Populaire de Libération. D’après l’amiral Prazuck, ancien chef d’état-major de la Marine nationale, la Marine chinoise aurait bâti l’équivalent de la Marine française en termes de tonnage, entre 2013 et 2014. Cette dernière serait même en mesure de déployer plus de navires que l’US Navy, de l’ordre de 330 à 360 navires contre 300. La Chine a mis en service son premier porte-avion, le Liaoning en 2017 ; puis le Shandong, de conception locale cette fois, en 2019 ; et finalement le Fujian, également de production chinoise, en 2022. D’autres seraient déjà en construction.

Cette progression capacitaire impressionnante est à relativiser, la Chine manque de sous-marins nucléaires, qui lui permettraient de s’infiltrer au travers de la première chaîne d’îles (s’étendant du Japon aux Philippines) pour aller menacer les intérêts américains dans le Pacifique profond.

 Il faut également souligner que le tonnage global de la flotte chinoise reste très inférieur à celui de l’US Navy : ainsi si les chinois déploient plus de navires, ces derniers sont plus petits que ceux des américains, qui gardent un avantage technologique et une expérience dont ne peut disposer la Marine de la République Populaire de Chine, dû à son essor encore trop récent. 

 

En outre, si la Navy garde une supériorité capacitaire sur la Marine chinoise, elle n’en est pas moins assurée de sortir victorieuse d’une confrontation dans le Pacifique. En effet, différents wargames organisés par le Pentagone durant ces dernières années, démontrent que l’accumulation de moyens de dénis d’accès chinois (avec des missiles antinavires et hypersoniques par exemple), pourrait mettre à mal les forces américaines dans la région. 

La proximité avec le territoire chinois, la militarisation d’îles en mer de Chine méridionale, et parfois même la création artificielle d’îlots pour les militariser (stratégie de la « Grande Muraille de Sable », selon Harry Harris, ancien chef du commandement américain de la région indopacifique, l’USINDOPACOM), amènent la Chine à disposer d’une quantité de forces qui pourrait bloquer toute initiative de la VIIème flotte et des troupes américaines du Pacifique. 

 

Cependant, conscients du défi stratégique posé par la Chine, les États-Unis ont trouvé leur réponse. Il s’agit du « pivot » asiatique qui consiste à réorienter des moyens de soft et de hard power américains vers l’Asie pour y contrebalancer l’influence chinoise, depuis 2011. Les différentes administrations américaines depuis celle d’Obama ont adopté diverses postures vis-à-vis de cette stratégie, mais aucun véritable retour en arrière n’a été opéré. 

Ainsi, en 2016 l’Accord de partenariat transpacifique a réuni 12 pays excluant la Chine, et a démontré la volonté américaine d’user de moyens commerciaux pour son repositionnement stratégique. 

Militairement, l’alliance Aukus, réunissant Australie, Royaume-Unis et États-Unis depuis 2021, ne cache pas son objectif de contrer l’expansionnisme chinois dans le Pacifique.

Plus marquant encore, l’US Marine Corps (USMC), dont les interventions de ces dernières décennies se sont déroulées principalement au Moyen-Orient, prévoit à l’horizon 2030 un renouvellement capacitaire et doctrinal pour lui permettre d’engager rapidement des troupes légères dans les archipels du Pacifique ; on parle de dissoudre des unités de chars lourds et d’artillerie, pour dégager des fonds et équiper l’USMC en missiles antinavires de moyenne portée par exemple. 

En outre, il ne faut pas oublier que les États-Unis disposent de nombreux alliés régionaux, qui constatent la montée en puissance chinoise d’un œil inquiet. De même, l’implantation de nombreuses bases américaines dans ces pays, contribue à ceinturer le littoral chinois : outre la célèbre base de Guam, les États-Unis ont prédisposé 30 000 soldats en Corée du Sud et 50 000 autres au Japon notamment. 

 

Ce rapide état des lieux amène sûrement certains lecteurs à se demander : quand aura lieux la confrontation, et qui sera donc en mesure de vaincre ?

Nombreux sont ceux qui pensent que le déclencheur de cette hypothétique confrontation sera la réunification forcée de la Chine continentale avec Taïwan à l’horizon 2049. Cette intention est clairement affirmée par le pouvoir communiste chinois. Cependant, la position américaine reste volontairement floue, malgré l’immense importance stratégique de Taïwan : téléphones, satellites, missiles, drones, ordinateurs, … tous nos objets technologiques qu’ils soient militaires ou d’un usage quotidien, dépendent pour leur fabrication des semi-conducteurs, dont 90% de la production mondiale se situe : à Taïwan. En outre, la position géographique de l’île lui donne un rôle de verrou stratégique fermant le littoral chinois à un accès direct à l’océan. 

Néanmoins, il est important de rappeler que l’issue d’un conflit entre deux puissances nucléaires est fort incertaine… 

Et finalement, la Chine a démontré de nombreuses fois que sa culture géopolitique consiste plutôt en une montée en puissance discrète visant à ne pas froisser les autres puissances. Les enseignements de Sun Tzu, l’idée de vaincre sans combattre, irriguent encore la pensée stratégique chinoise. Cette vision est antinomique avec celle que nous portons en Occident, héritée de Clausewitz, qui nous pousse à croire en l’impératif d’un choc frontal et d’une guerre totale, s’achevant par une bataille décisive au cours de laquelle on supprime la force militaire adverse, amenant à la victoire politique. 

Penser que la confrontation est inévitable entre Chine et États-Unis relève donc peut-être d’un biais culturel. Toutefois, penser qu’elle n’aura pas lieu relève peut-être aussi d’un pacifisme naïf ? 

 

 

Sources :

Philipe CHAPLEAU, « L’US Navy désormais à la traine de la flotte chinoise », Ouest France. 11/03/2021.

https://www.ouest-france.fr/monde/chine/l-us-navy-desormais-a-la-traine-de-la-flotte-chinoise-7182820

Laurent LAGNEAU, « Selon les simulations du Pentagone, les États-Unis perdraient une guerre navale contre la Chine », Opex360. 19/05/2020.

http://www.opex360.com/2020/05/19/selon-des-simulations-du-pentagone-les-etats-unis-perdraient-une-guerre-navale-contre-la-chine/

Laurent LAGNEAU, « États-Unis : le Corps des Marines va profondément se réorganiser pour contrer la menace chinoise », Opex360. 25/03/2020.

http://www.opex360.com/2020/03/25/etats-unis-le-corps-des-marines-va-profondement-se-reorganiser-pour-contrer-la-menace-chinoise/

Jeanne MILOT-POULIN, Rachel SAFARTI, Jonathan PAQUIN, « Le pivot stratégique américain dans l’espace indopacifique », Réseau d’Analyse Stratégique. 19/08/2021.

https://ras-nsa.ca/fr/le-pivot-strategique-americain-dans-lespace-indopacifique/

Gordon MACE, « DORAN, Charles F. Systems in Crisis, New Imperatives of High Politics at Century’s End. New York, Cambridge University Press, 1991, 312p. », Études Internationales, volume 24, numéro 1, pages 216-218.

https://www.erudit.org/fr/revues/ei/1993-v24-n1-ei3052/703140ar.pdf

Source de l’illustration :

https://www.gettyimages.fr/detail/photo/china-and-usa-image-libre-de-droits/164662512?adppopup=true

 

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