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lundi 5 décembre 2022

Le journal des étudiantes et étudiants de Lyon 3

De la démocratie dans le monde arabe

Platon, Aristote, Montesquieu ou encore Rousseau, la démocratie a presque autant de définitions que l’Histoire a connu de philosophes. Il s’agit d’un concept complexe qui est à la fois sujet à l’interprétation et objet de controverses. Elle a pu autant être l’impulsion et le pivot de mouvements et transformations historiques à travers le monde, que servir de justification morale à des opérations répressives voire des interventions arbitraires. Considérée comme le régime politique absolu, la fin de l’Histoire pour certains1 aux vertus salvatrices, force est pourtant de constater qu’elle ne sied pas de la même manière à tous les pays. 

Les Etats du monde arabe, entendu ici comme la zone géographique du Maghreb, du Levant et du Moyent-Orient, en ont fait l’expérience et l’apparent échec de la démocratie en leur sein met en lumière la délicatesse de son instauration. 

Malgré les tentatives éparses, le monde arabe reste l’un des espaces les moins démocratiques au monde. Si le développement d’idées démocratiques est loin d’être nouveau dans la région, leur concrétisation a pris, et prend encore, différentes formes. Elles ont pu provenir de la volonté de certaines populations, comme ce fut le cas en Syrie ou en Tunisie, par exemple, mais elles ont aussi parfois été exaltées par des politiques étrangères, des ingérences directes de la part de puissances extérieures ayant plusieurs objectifs. Dans un cas comme dans l’autre, aucun pays concerné n’est aujourd’hui qualifiable de démocratie pleine. Que l’on se base sur la tenue d’élections justes et libres, la pluralité dans la représentation politique ou la participation électorale, il en ressort toujours que les régimes démocratiques arabes sont défaillants voire qu’ils se sont transformés en régimes autoritaires. 

Un exemple est assez éclairant en la matière, celui de l’Afghanistan. L’instauration d’un régime démocratique dans le pays s’inscrit dans la croisade contre le mal dans laquelle les Etats-Unis se sont engagés après le 11 septembre 2001, sous la présidence de George W. Bush. Ce qui devait être “The ultimate Nation-Building mission”2 s’est progressivement révélé être une tentative ratée de reconfiguration totale et imposée du paysage politique afghan au service d’une stabilité nouvelle dans le pays, après la chute du régime taliban en 2004. Le nouveau modèle politique a été calqué sur le modèle américain, sans pour autant respecter certains principes fondamentaux, nécessaires au bon fonctionnement d’une démocratie. L’Afghanistan est un pays très diversifié, qui abrite différentes ethnies et tribus à la culture et aux croyances diverses. Il est difficile d’affirmer qu’il existait à l’époque une véritable nation, au sens de groupe qui se considère en tant que tel et y adhère de manière volontaire. Or, comment prétendre élire un président pour gouverner un seul et même peuple, alors même que ce dernier n’est pas unifié ? En outre, le président élu à l’issue des premières élections, Hamid Karzaï, a largement été plébiscité par les Etats-Unis et n’a connu aucun opposant réel. Elles ont donc eu lieu sous influence et n’ont pas été caractérisées par la pluralité politique à laquelle nous faisions référence plus haut. Elles se sont, de plus, tenues dans un climat de fort soupçons de fraude à l’encontre du candidat élu.

Le processus électoral, qui est pourtant un socle essentiel à la démocratie, a été défaillant dès son initiation. Comment faire tenir une statue de marbre sur un piédestal en cristal ? Ce régime nouvellement démocratique a tenu un certain temps, mais le retour au pouvoir des Talibans en 2021 a montré de manière évidente sa fragilité. La démocratie ne s’est pas développée en tant que telle, elle a été un moyen au service d’une fin. Il ne s’agit pas de la naissance d’un régime politique conforme à la volonté de la population, mais de son imposition. Dans le cas de l’Afghanistan, la politique américaine visait à imposer des institutions démocratiques pour obtenir davantage de stabilité dans la région, et non à coopérer avec le peuple afghan ou à tenter d’établir un régime correspondant à ses attentes. La démocratie doit pourtant faire partie d’une tendance générale, surtout quand le pays sort d’années d’autoritarisme, ce qui n’a pas été le cas. 

“Le fait démocratique s’inscrit dans une histoire. C’est un certain ordre des choses qui a rendu possible l’émergence, l’installation puis l’enracinement du régime démocratique”3. En effet, la démocratie, au-delà d’être “Le gouvernement du peuple, pour le peuple et par le peuple”, comme l’a définie le président américain Abraham Lincoln, fait partie d’un processus non seulement politique mais également culturel, intellectuel et bien plus large encore. La démocratie moderne telle que nous la connaissons en France a résulté d’un contexte favorable et s’est développée au sein d’une population majoritairement prête à l’accueillir. Il ne s’agit pas d’une étiquette que l’on peut coller à un texte de loi ou un pilier que l’on peut ériger afin de soutenir un système déjà fragile, mais une Histoire qui s’écrit sur le long terme. 

En ce sens, l’espoir est permis pour la Tunisie qui, bien qu’elle soit aujourd’hui en proie à la tentation autoritaire, n’a pas du tout vu la démocratie éclore en son sein de la même manière que l’Afghanistan. La démocratie s’est imposée d’elle-même comme forme du nouveau régime au moment des révoltes de 2011 qui ont renversé la dictature du gouvernement de Ben Ali. La transition démocratique a été longue et particulièrement tumultueuse et ne peut guère aujourd’hui être considérée comme terminée. Néanmoins, il convient aussi d’envisager que le pays est sur la voie de la stabilité démocratique. Il s’agit d’envisager la démocratie, comme évoquée plus tôt, à la lumière du temps long. Non pas comme un itinéraire dont on connaît tous les différentes étapes ou le chemin le plus court pour le terminer, mais bien davantage comme une marche semée d’embûches dont l’issue reste incertaine. La Tunisie serait alors en plein parcours, avec possibilité de revenir en arrière, pour peut-être mieux avancer par la suite. 

Mais au-delà de l’Afghanistan et de la Tunisie, nombreux sont les pays du Moyen Orient qui ne sont pas démocratiques. Entre ceux dont les aspirations ont été déçues comme en Egypte avec le retour au pouvoir de la junte militaire, ou l’Arabie saoudite où la démocratie n’est pas une question. Pour autant, la démocratie n’est pas incompatible avec la région. Comme souvent, la tentation de tomber dans une certitude qui pourrait devenir auto-réalisatrice est grande, celle de prôner que la démocratie n’est pas faite pour les pays arabes, conduisant à son rejet par les concernés. Néanmoins, l’échec apparent de la démocratie dans le monde arabe n’est pas aussi évident qu’il n’y paraît. Au travers des réflexions précédentes, il apparaît davantage que la démocratie n’a pas encore trouvé la place qui lui convient. Les formes “occidentales” de démocratie qui peuvent nous paraître évidentes ne le sont pas partout. En fonction de leur Histoire, de leur culture ou encore de leur situation géopolitique, tous les pays n’ont pas les mêmes besoins et la réponse démocratique peut revêtir différentes natures. 

En outre, et dans une plus large mesure, la quête du régime parfait est vaine. Si en théorie la démocratie est la plus à même de garantir la liberté et l’égalité de tous, gardons à l’esprit qu’en pratique, elle est loin d’être un modèle infaillible, la France en est une bonne illustration.




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