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lundi 5 décembre 2022

Le journal des étudiantes et étudiants de Lyon 3

Changer : méthode, d’Édouard Louis : l’écueil douloureux d’une candidature à la bourgeoisie bien préparée

La scène littéraire française a vu paraître il y a quelques mois le nouveau récit autobiographique d’Édouard Louis : Changer : Méthode. Un titre à l’allure bien pâle en comparaison de toute la profondeur et de la dure réalité décrite dans ce nouvel ouvrage. 

« Il est possible que cette nuit-là, dans cette chambre, j’ai laissé mes yeux pleurer vingt ans de larmes impleurées. » 

Voilà une citation qui donne le ton du nouveau récit de l’écrivain qui a publié Qui a tué mon père en 2018. Changer : méthode, c’est le récit d’un transfuge de classe qui a mal tourné, parce qu’en chassant son démon, l’auteur nous raconte comment son entrée dans la haute bourgeoisie intellectuelle lui en a donné le quintuple. 

 

Grandir dans un milieu populaire : un tunnel sans lumière 

Le prologue introduit la famille d’Eddy Bellegueule (ancien nom d’Édouard Louis). L’auteur nous fait part de son talent pour l’écriture descriptive, ni trop barbante, ni trop illusoire. Il décrit tous les aspects de sa vie, le manque d’argent, la faim, le climat raciste et homophobe de son village, le pathétique qu’il accorde avec violence à ses parents pour lesquels il a une aversion totale. Un père alcoolique, une mère débordée par la charge mentale d’une vie sans perspectives et remplie d’ennuis, un frère violent, les insultes homophobes dès son plus jeune âge dans la cour d’école. Bref, avant de les détruire, Édouard Louis pose le tableau de son enfance et de son adolescence dans un style simple mais intelligent. Tous les malheurs de cette période sombre de sa vie ont forgé en lui une rage indescriptible de vouloir changer, mais les mots qu’il utilise, sont « fuir » et « survivre ». 

 

L’entrée à l’université : le début de la fin 

Après son départ du village, le jeune homme nous décrit le sentiment de consécration qu’il a ressenti une fois arrivé à l’université d’Amiens. C’est ici qu’il comprend qu’on n’est jamais au bon niveau, puisqu’arriver à l’université, par conséquent être allé plus loin que n’importe quelle personne de son village, ce n’est pas la réussite. Les enfants de l’aristocratie ou des grands intellectuels n’ont pas pris le même chemin, celui tant convoité par l’auteur et par n’importe quel enfant de la classe populaire qui aspire à quitter la misère pour rejoindre un monde d’opulence et de soirées mondaines. Non, eux ont rejoint Paris pour intégrer la Sorbonne ou L’École Normale Supérieure. C’est là qu’il comprend que cela va être dur, intense, et que pour atteindre ses objectifs, il va devoir y laisser tout son être, s’abandonner au profit du changement. 

 

L’apogée : un nouveau monde synonyme de survie 

Eddy devient Édouard, Bellegueulle devient Louis, Sartre a remplacé la télévision, le nœud Windsor a remplacé les sweats trop larges, le garçon est devenu l’homme. Édouard rencontre des artistes, des intellectuels, des industriels, des hommes politiques. Il les charme, apprend les codes de la haute société jusqu’à l’insoutenable douleur de l’âme et de l’être. Lorsqu’il se force à rire convenablement devant son miroir pendant des heures pour imiter celui des bourgeois de la capitale, quand il ne dort pas pendant des nuits pour lire tout Camus ou Céline, quand il réussit à intégrer L’École Normale Supérieure, quand il se prostitue pour payer ses frais dentaire… il le fait pour survivre. Parce qu’il sait que c’est son seul moyen d’arriver à ses fins, malgré la douleur, malgré la peine, parce qu’il n’est pas né dans un foyer où on entend Bach en fond, parce que ses parents n’ont pas écrit de livre qu’on étudie à l’université, parce que la vie qui lui a été offerte n’a que pour but l’espérance et le trépas de l’existence. 

 

Un discours politique : une réussite contrastée à l’encontre d’un message méritocratique 

Édouard Louis est un riche écrivain célèbre, il est ce à quoi toute jeune personne de la classe populaire peut aspirer, pourtant son récit ne transpire pas le message méritocratique dont on nous bourre les oreilles à longueur de journée. Non, quand on veut, on ne peut pas forcément. 

Lui, y est arrivé malgré la douleur, la difficulté et la violence irascible d’intégrer un milieu dont on n’a pas les codes. Mal utiliser ses couverts, ne pas connaître la lignée de Pépin le Bref ou encore n’avoir jamais entendu parler de Jacques Demy ça ne paraît pas si grave, ça paraît même futile ; mais la violence psychologique et sociale que cela induit ne peut-être ressenti qu’au millième par quelqu’un qui fait partie des classes supérieures. 

 

La réussite ou la plus grande des douleurs 

« J’ai détesté mon enfance et mon enfance me manque », conclut l’auteur en exprimant son désarroi. Son accession aux plus hautes sphères de la société ne l’a pas sauvé, elle l’a emprisonné dans une autre geôle. La violence est une chimère. Elle reste la même, elle n’a simplement pas la même forme. Son enfance ne lui manque pas, il n’est même pas vindicatif vis-à-vis de celle-ci, mais il se demande ce qui est mieux. Où est sa légitimité, à présent, pour défendre sa cause ? En quoi pourrait-il être le bouclier de ceux qui n’ont pas de voix maintenant qu’il est un intellectuel reconnu qui connaît les couloirs de France Inter par cœur ? Et pourtant, il a réussi, il est ce qu’il a toujours désiré, il a fui la campagne, la pauvreté, sa famille détestée, son horrible passé. Mais qu’en est-il à présent ? 

Un passage marquant raconte un moment lorsqu’il accompagnait un riche homme d’affaires à un dîner. La femme au service de la maison dans laquelle il se rendait avait alors fait tomber les couverts à salade et s’était retrouvée sous l’assaut du mépris et des insultes du maitre de maison qui parlait d’elle à la troisième personne à ses invités, dans la négation même de son existence. L’auteur nous raconte comment il aurait voulu lui dire qu’il était comme elle, qu’il faisait partie des siens et qu’il comprenait l’humiliation. Mais non, c’était trop tard, il faisait à présent partie de ce monde, celui du dédain et de la déférence. 

La douleur restera à vie dans tous ceux qui tentent de changer, car la métamorphose est sans pitié et ne prend pas en considération nos états d’âme. Il n’en reste pas moins qu’on peut se laisser porter par la douce mélodie du changement, aussi crue soit-elle. Elle reste le meilleur moyen d’enfoncer des portes fermées à clé, de nous réinventer, même si je suis persuadé que cela reste une merveilleuse illusion. 

Sources :

Bibliographie :

  • É. Louis, « Changer : méthode », 2021, Paris, édition Seuil 
  • É. Louis, « Qui a tué mon père », 2018, Paris, Seuil

 

Sources image : https://www.franceinter.fr/livres/changer-methode-edouard-louis-plus-litteraire-que-jamais-d-apres-le-masque-la-plume

 

 

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