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samedi 3 décembre 2022

Le journal des étudiantes et étudiants de Lyon 3

Brexit : pénuries, discorde et rivalités

Le dernier trimestre 2021 est fortement marqué par les tensions grandissantes entre l’Union Européenne et le Royaume-Uni, autour des relations post-Brexit qu’ils entretiennent. Les communications entre Paris et Londres n’ont pas été aussi tendues depuis plusieurs décennies. Pour mieux comprendre l’édification de la crise diplomatique, il faut effectuer un rappel des faits puis appréhender les différents éléments et caractères concrets de cette impasse.

 

I) Un retour sur les évènements

Hécatombe politique, financière et diplomatique, le Brexit est souvent vu comme une situation inextricable par sa complexité, ses procédures juridiques complexes et ses lenteurs.

Le Brexit est tout d’abord une promesse de campagne de David Cameron, sur la mise en place d’un référendum sur le Brexit. Cependant, cela ne laissait pas présager une telle issue à cet évènement majeur de l’Histoire britannique et européenne moderne. L’enclenchement du processus de référendum a donné lieu aux campagnes politiques les plus mensongères et complexes de l’Histoire du Royaume-Uni. L’observation de la campagne montre plusieurs éléments préoccupants quant à la gestion de celle-ci par les partisans du Remain, anti-Brexit, qui n’ont semble-t-il pas pris avec suffisamment de sérieux l’éventualité du Brexit. Ainsi, le leader du Parti travailliste, Jeremy Corbyn a réalisé une campagne sans réelle conviction, pourtant le Labour étant fondamentalement anti-Brexit. Le basculement de la campagne s’est joué quand Boris Johnson, alors maire de Londres, s’est prononcé en faveur du Brexit, le 21 février 2016. Et ce, alors que les Tories, dirigés par David Cameron – et dont fait partie Boris Johnson – tenaient une ligne opposée au Brexit. Ce ralliement à la cause du Brexit a morcelé le Parti conservateur, divisant profondément celui-ci entre les pro-Brexit et les anti-Brexit. Néanmoins, l’énergie et la popularité de la campagne du Leave, doublée de divers mensonges et de malversations financières, a eu raison de la campagne Remain. La campagne Leave se fondait sur l’objectif de reprise du contrôle des lois, des frontières et de l’économie. Le 24 juin 2016, le référendum est remporté par les partisans du Leave

Débutent alors les complications de la sortie de l’Union, avec une frange de députés refusant de reconnaître la légitimité du référendum, d’autres voulant d’un Brexit à l’amiable (soft Brexit) et enfin une dernière frange partisane d’un Brexit net et sans accord (hard Brexit). L’entrée en fonction de Boris Johnson et la ligne dure du Brexit, puis la provocation d’élections générales anticipées en 2019 remportées haut la main par cette ligne du parti conservateur, ont enfin accéléré la procédure. L’accord de retrait est alors ratifié par les deux parties pour permettre la sortie de l’Union.

 

II) Les différentes complexités et oppositions autour des termes de l’accord de retrait

L’accord de retrait entre l’Union européenne et le Royaume-Uni a été difficile à conclure et il l’est aujourd’hui dans son application pratique. En effet, trois points d’achoppement sont à noter : le statut de la frontière entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande, le coût du retrait et enfin le droit des citoyens tant britanniques dans l’Union que des citoyens européens au Royaume-Uni. Cet accord de retrait est entré en vigueur le 31 janvier 2020. Il réglait les questions techniques du retrait, des frontières, des droits et des relations entre l’UE et le Royaume-Uni et instituait une période de transition jusqu’au 31 décembre 2020. La problématique du coût du retrait est importante, mais non décisive puisque l’accord ne prévoit pas de chiffres précis. Cela a seulement fait patiner les négociations. Depuis la conclusion de l’accord, l’Union a réclamé aux Britanniques 47,5 milliards d’euros pour le remboursement de ses dettes contractées envers l’Union, ce que réfutent les Britanniques en avançant le chiffre de 41,4 milliards d’euros. Dans le cadre de l’accord, le cas irlandais a été réglé de façon à respecter la signature de l’accord du Vendredi Saint qui a permis la fin de la guerre anglo-irlandaise. La solution retenue est une frontière souple avec des contrôles simples pour les marchandises qui circulent entre l’Union (donc en provenance de la République d’Irlande) vers l’Irlande du Nord, et inversement. Cette solution a été considérée comme la meilleure pour garantir les contrôles aux frontières et l’intégrité de l’Irlande. Pourtant, du fait que l’Irlande du Nord ait voté massivement contre le Brexit, les tensions nationalistes et indépendantistes se sont réveillées. Enfin, le futur statut des citoyens européens résidant au Royaume-Uni et des citoyens britanniques résidant dans l’Union devait être réglés. Une solution à l’amiable a été trouvée, même si le Brexit a entraîné des fins de mandats forcés pour certains citoyens britanniques maires d’une commune de l’Union et des lourdeurs administratives pour régulariser les situations des deux côtés de la Manche.

Ces trois points d’accrochage font encore débat malgré la signature de l’accord et du début de la période de transition de sortie de l’UE. 

 

III) L’évidente présence de tensions intérieures à l’heure actuelle au Royaume-Uni

Pourtant à l’heure actuelle, les complications sont tout autres pour le Royaume-Uni. Et celles-ci prennent source à la fois dans la campagne du Brexit et dans l’accord de commerce et de coopération conclu postérieurement à l’accord de retrait.

Cet accord de commerce et de coopération conclu entre l’UE et le Royaume-Uni à propos de la gestion des échanges commerciaux entre le marché commun de l’Union et le Royaume-Uni traite aussi de l’accession de ce dernier au marché commun. Il veut réglementer les nouvelles relations entre le Royaume-Uni et l’Union. Bien que ratifié par les deux parties, il pose d’évidents problèmes. 

Le premier volet de ces tensions a deux provenances: tout d’abord, la crise de la Covid qui pose des problèmes certains de pénurie à l’échelle mondiale à cause de la restructuration du commerce international par porte-conteneurs. Cependant, ces pénuries ont pris une forme grave au Royaume-Uni, puisqu’amplifiées par les nouvelles barrières douanières issues de l’accord et d’un très préoccupant manque de chauffeurs de poids-lourds pour convoyer les marchandises dans le pays. Il manquait en octobre 2021 environ 25 000 chauffeurs de poids-lourds pour faire tourner correctement l’État. Cette fois, ce sont les positions des Brexiteers et de la campagne pro-Brexit qui sont à étudier, voire même à blâmer. En effet, leur volonté était la reprise de contrôle par les Britanniques de leurs frontières, de leur immigration et des produits qui entrent et sortent du Royaume-Uni. Sauf que la campagne n’a pas évoqué le fait que les travailleurs immigrés en provenance de l’Union permettaient de faire fonctionner le pays puisqu’il n’y a pas suffisamment de chauffeurs formés sur le territoire britannique pour assurer le transport routier de marchandises. De plus, selon l’association Road Haulage, « 20 000 chauffeurs européens ont quitté leur emploi » après le Brexit. Les conséquences directes ont un caractère concret très important avec des pénuries d’essence dans tout le Royaume-Uni, des pénuries d’acheminement de la nourriture avec des rayons de grandes surfaces vides. À tel point que le Royaume-Uni a été contraint de demander des assouplissements de contrôle aux frontières européennes, et d’acter un assouplissement de l’octroi des visas pour les chauffeurs routiers immigrés, ce qui, proposé par un gouvernement pro-Brexit, est très délégitimisant politiquement.

IV) Les tensions extérieures, une véritable mascarade diplomatique

Les tensions extérieures, relevant de la diplomatie du Royaume-Uni et de sa politique étrangère, se sont particulièrement envenimées avec un autre État de l’Union européenne. Il s’agit de la France, avec laquelle ont été ravivées les tensions autour du statut des zones de pêche dans la Manche. Ce contentieux concernant Paris et Londres, a d’ores et déjà opposé les deux États lors de la négociation de l’accord de commerce et de coopération. Avant le Brexit, les navires français et britanniques pouvaient pêcher dans la Manche sans nécessité de demander des autorisations ou licences, tant dans les eaux françaises que britanniques, mais aussi dans les eaux des îles Jersey et Guernesey. La solution retenue est que, jusqu’en 2026, le Royaume-Uni doit renouveler les licences de pêche des navires français dans les eaux britanniques et à Jersey et Guernesey. Puis, après 2026, il reprendra totalement le contrôle de ses eaux territoriales et pourra discrétionnairement octroyer les licences de pêche, ou refuser de les octroyer. Sur le papier cela semble simple, néanmoins, les gouvernements français et anglais ont en fait un fer de lance de leur politique, et un enjeu politique majeur, le gouvernement britannique au titre de l’objectif de reprise du contrôle du territoire national et le gouvernement français se posant comme défenseur exclusif des droits des pêcheurs et des intérêts de l’Union.

Alors que les tensions croissaient, est intervenue la conclusion surprise du pacte AUKUS qui enterre définitivement le « contrat du siècle français » sur les sous-marins australiens, puis l’annonce du 28 septembre 2021 faite par le gouverneur de l’île de Jersey de non-renouvellement des licences de pêche pour 75 navires français. Ceci, combiné avec les refus du Royaume-Uni dans l’octroi de certaines licences de pêche, a entraîné une escalade entre les deux pays. Le gouvernement français a menacé de la mise en place de mesures de rétorsion sur les contrôles douaniers et sur les navires de pêche britanniques. Le Secrétaire d’État David Frost a jugé que ces mesures « ne semblent pas compatibles avec l’accord de commerce et de coopération ». Le 28 octobre dernier, deux navires anglais sont verbalisés en baie de Seine, dans le cadre du durcissement des mesures prises par Paris. Le Royaume-Uni appelle alors à la désescalade et reproche à la France sa politique agressive. Pendant toute cette période, les officiels des gouvernements de chaque État enveniment les débats tout en affirmant vouloir une discussion et un règlement rapide de la situation. C’est pourquoi, en marge de la COP 26, les chefs d’État français et britanniques se sont rencontrés pour désamorcer la situation. Cependant, la rencontre est décevante et n’avance pas de solution claire tant du côté britannique et des licences de pêche en vertu de l’accord ; que du côté français qui penche pour un approfondissement d’un « travail en commun » selon l’Elysée, mais sans affirmer retirer ses mesures de rétorsion. La situation reste bloquée et ce sont les pêcheurs des deux côtés de la Manche qui en font les frais. Le 4 novembre 2021, une rencontre entre les deux Secrétaires d’État français et britannique a permis de repousser l’application des mesures de rétorsion de la France, tout en permettant aux autorités françaises d’insister sur l’absence de « 200 licences de pêche dans les eaux territoriales britanniques ». Néanmoins, les tensions restent importantes. Les objectifs politiques de chaques gouvernements pour montrer qu’ils sont « au front » pour défendre les intérêts de leurs pêcheurs ont créé des antagonismes forts autour d’un accord déjà affaibli et ont porté un important coup aux relations franco-britanniques.

Tous ces éléments, cette suite de pénuries, de crises diplomatiques, de crises politiques intérieures à répétition, ont fortement entaché la crédibilité du Royaume-Uni sur la scène internationale. En effet, cela a mis en lumière plusieurs années de mauvaise gestion par le gouvernement britannique, et les difficultés d’une sortie de l’Union européenne non envisagée lors du référendum.

Sources :
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