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jeudi 26 mai 2022

Le journal des étudiant.e.s de Lyon 3

Sumatra, un paradis naturel menacé en Indonésie

Séparée de la péninsule malaise par le canal de Malacca, Sumatra marque la frontière entre l’Indonésie et le continent sud-asiatique. Cette île, à la superficie proche de celle de l’Espagne, est au centre du commerce régional depuis l’émergence du royaume bouddhiste Sriwijaya au VIIème siècle. Sumatra forme un triangle géographique avec la Malaisie et Singapour le long du détroit de Malacca, ce qui en fait une place économique et stratégique majeure pour l’Indonésie. De plus, les marécages à l’Ouest de Sumatra ont longtemps servi de frontière et de barrières de protection pour le pays face à une potentielle invasion venue du continent. 

Si l’histoire contemporaine de l’Indonésie est marquée par la prédominance et l’influence de l’île de Java sur l’archipel, Sumatra fait partie intégrante de la culture indonésienne. En effet, l’île a donné à l’Indonésie sa langue nationale et a été le point de départ de la diffusion de l’Islam dans l’archipel. Bien que cette religion soit la plus pratiquée dans le pays, Sumatra se démarque par une grande diversité ethnique, culturelle et religieuse. Musulmans, chrétiens et bouddhistes, ou encore nomades, pêcheurs et Minangkabau (un peuple indignène matrilinéaire) se côtoient ainsi sur l’île. 

À cette société aux multiples visages, s’ajoutent des paysages ne ressemblant à aucun autre. En effet, les mystérieuses forêts tropicales, les fleuves du Lampung aux tracés si singuliers ou encore les cimes majestueuses des sommets entourant le bleu profond de l’eau du lac Toba, font de Sumatra un véritable paradis terrestre. Malheureusement, de nombreuses menaces pèsent sur celui-ci et mettent en péril l’équilibre naturel de l’île.

 

Un sanctuaire pour la biodiversité…

Sumatra est souvent considérée comme l’un des refuge pour la biodiversité les plus importants de la planète. Un jugement peu surprenant lorsque l’on fait l’inventaire de la richesse et de la diversité de celle-ci sur l’île. La faune endémique de Sumatra compte ainsi quelques sous-espèces d’espèces parmi les plus emblématiques du règne animal, telles que l’éléphant, le tigre, l’orang-outan ou le rhinocéros de Sumatra. De nombreuses espèces propres à l’Asie du Sud-Est sont également présentes sur l’île, comme le gibbon agile, la panthère nébuleuse, le tapir ou l’ours malais. En plus de ces mammifères souvent rares, Sumatra abrite plusieurs peuplements d’oiseaux marins ou tropicaux et de reptiles, dont le fameux crocodile marin. Cette diversité animale, remarquable pour un territoire insulaire, complète une flore exceptionnelle observable dans les différentes forêts qui recouvrent l’île. L’existence de ce sanctuaire hors du commun, seul lieu au monde où cohabitent tigres, éléphants, orang-outans et rhinocéros, est toutefois menacée par le développement de l’activité humaine depuis les années 1970. 

 

… Menacé par le braconnage et l’exploitation des ressources

C’est à cette période que l’Indonésie a choisi de s’appuyer sur ses richesses naturelles, très nombreuses et variées à travers l’archipel, pour se développer et émerger sur la scène internationale. Sumatra a ainsi servi la filière du bois dans le pays, du fait de la multitude de forêts et d’arbres à disposition de l’industrie du papier. Cette déforestation a par la suite été organisée afin de fournir les terrains nécessaires à la plantation de palmiers et l’extraction d’huile de palme, produit phare de l’agroalimentaire dans la mondialisation. Cette activité a pour effet de dévaster le patrimoine forestier de l’île puisque, selon la World Wide Fund for Nature (WWF), entre 65 et 80% des forêts de Sumatra ont été détruites entre 2000 et 2012. Les géants industriels implantés dans la région ne sont pas les seuls responsables de ce constat glaçant. En effet, la société locale s’est organisée autour de ce secteur, qui permet aux participants de ce front pionnier d’accéder à un emploi. La population de Sumatra connaît la croissance démographique la plus importante d’Indonésie, passant de 50 millions d’âmes en 2010 à près de 59 millions en 2020. Une augmentation significative qui conduit les habitants à s’orienter vers l’exploitation des ressources naturelles pour nourrir leurs familles. Ces emplois apparaissent parfois comme une chance pour les parents d’offrir à leurs enfants des études et un avenir meilleur dans les grandes villes comme Medan, Jambi ou Palembang. Le défrichage à Sumatra s’apparente alors à un cercle vicieux qui mêle croissance démographique et nécessité pour les populations de subsister. Celui-ci se traduit par une pression des besoins humains sur les écosystèmes locaux, avec notamment la destruction de l’habitat naturel de nombreuses espèces comme l’orang-outan, classé en danger critique d’extinction par la liste rouge de l’UICN. 

Un autre fléau touche également la faune de Sumatra : le braconnage. Ce phénomène est largement combattu depuis des années par les ONG ou par les gouvernements indonésien ou local. En effet, ces derniers sont conscients du potentiel de la richesse naturelle et surtout du potentiel touristique que représentent des espèces comme celles vivant sur l’île. La réglementation organisant la protection de nombreux animaux et la répression des actes braconniers est également strictes, comme en témoignent les lourdes sanctions pénales infligées à l’encontre des individus arrêtés il y a quelques mois par les autorités de Sumatra après la découverte d’un éléphant décapité. Cette situation n’est malheureusement pas marginale et le nombre d’animaux capturés et vendus à l’industrie du tourisme et du divertissement, ou abattus par les braconniers pour la revente de défenses, de plumes ou de fourrures sur des marchés noirs asiatiques extrêmement actifs reste très inquiétant pour de nombreuses ONG comme la WWF, l’UICN ou l’association Save The Rhinos. En effet, le risque est que plusieurs de ces espèces déjà très rares disparaissent définitivement. Le rhinocéros est ainsi considéré comme une espèce quasi-éteinte, dont la survie passera probablement par la reproduction – bien que très difficile – d’individus en captivité ou par l’implantation scientifique de cellules souches sur des mères porteuses d’une autre espèce. Un constat accablant, que la récente naissance exceptionnelle d’une tigresse de Sumatra dans un zoo en Pologne ou la simple protection déclarée par certaines institutions internationales ne suffiront pas à contrebalancer.

 

Un espoir face à la déforestation après la COP 26 ?

La Conférence de Glasgow sur les enjeux climatiques organisée en octobre et novembre derniers a fait apparaître un espoir pour l’avenir de la nature sur l’île. Les participants se sont en effet mis d’accord sur plusieurs points concernant la déforestation dans le monde. Ce sont donc 120 pays, couvrant ainsi près de 90% des forêts mondiales, qui ont décidé de mettre fin et d’inverser la déforestation à travers le globe d’ici 2030. Pour parvenir à cet objectif, un accord a été trouvé afin d’allouer 16,5 milliards d’euros aux différents fonds publics et privés impliqués dans ce processus. Cependant, si ce résultat semblait être une avancée révolutionnaire, les plus optimistes ont vite été contraints de déchanter. En effet, seulement quelques jours après la signature de l’accord, le gouvernement indonésien a semblé faire marche-arrière. Le président Joko Widodo a alors défendu une erreur d’interprétation ou de traduction du texte, puisque selon-lui, il paraît clairement inapproprié et injuste” d’imposer un objectif zéro déforestation pour l’horizon 2030 à l’Indonésie. Toujours selon ce dernier, “l’ère de développement massif” du pays ne peut être stoppée pour la seule lutte contre les émissions de gaz à effet de serre, dont les conséquences étaient au cœur des négociations en Ecosse. Ce rétropédalage a suscité de vives critiques de la part de nombreux militants dans le pays et au niveau international. Le Jakarta Post a même annoncé que le vice-président du pays avait confié à l’agence de presse Reuters, que le gouvernement avait interprété le document officiel comme une future “gestion durable des forêts” et non pas comme la fin de la déforestation en 2030. Une révélation qui fait tâche, alors que Widodo est confronté dans le même temps à l’échec de sa politique agricole dans la région de Sumatra. Les 60 000 hectares libérés dans le Nord de l’île pour prévenir de la crise alimentaire annoncée par l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), risquent de se révéler inutiles car les terres concernées seraient tout simplement incultivables d’après les représentants de plusieurs organismes de défense de l’environnement présents sur place. Greenpeace dénonce alors une stratégie incompréhensible, causant encore la disparition d’un grand ensemble naturel. Bien loin du succès de la “révolution verte” opérée à partir de la fin des années 1960, les excès des politiques du président actuel contrastent grandement avec les préoccupations discutées lors du dernier sommet environnemental.

 

Alors que la situation perdure depuis maintenant de nombreuses années, la destruction de la faune et de son habitat naturel à Sumatra n’a jamais été aussi préoccupante. La disparition de certaines espèces animales conduira à la fin de la dissémination fondamentale pour la régénération des forêts. Cette mort lente de l’environnement aura des conséquences directes pour les populations locales, qui verront encore réduites les ressources disponibles pour leur survie. Loin d’être un cas marginal, l’exemple de Sumatra démontre la nécessité d’agir pour la protection de la biodiversité et de repenser la cohabitation entre les populations humaines et leur environnement. 

Sources :

Source de l’image : Pixabay, banque d’images libres de droit.

Sources de l’article :

  • L’Indonésie, Robert AARSSE, traduit de l’anglais par Sophie BRUN, Sophie PARIS et Laurence SEGUIN, Gallimard, Paris, 2019
  • L’Indonésie, Olivier SERIN, Que-sais-je, Presses Universitaires de France, Paris, 1993 
  • Site officiel de la World Wild Fund for Nature en France, Sumatra : île paradisiaque et spectaculaire :

https://www.wwf.fr/espaces-prioritaires/sumatra   

  • Courrier International, Ressources. COP 26 : L’Indonésie renonce déjà à ses engagements contre la déforestation, 05/11/2021 :

https://www.courrierinternational.com/article/ressources-cop26-lindonesie-renonce-deja-ses-engagements-contre-la-deforestation  

  • Koran Tempo (relayé par Courrier International), Indonésie. La folie des grandeurs agricoles du président Joko Widodo, 24/11/2021 :

https://www.courrierinternational.com/article/indonesie-la-folie-des-grandeurs-agricoles-du-president-joko-widodo 

  • The Japan Times (relayé par Courrier International), Recherche.Des cellules souches pour faire revivre une espèce de rhinocéros éteinte, 14/08/2020 :

https://www.courrierinternational.com/article/recherche-des-cellules-souches-pour-faire-revivre-une-espece-de-rhinoceros-eteinte 

  • Géo, Déforestation en Indonésie, Victor VIMALA, 22/04/2016 :

https://www.geo.fr/voyage/deforestation-en-indonesie-161035 

  • Site officiel du gouvernement français, Les décisions clés de la « COP 26 » contre le réchauffement climatique, 16/11/2021 :

https://www.gouvernement.fr/les-decisions-cles-de-la-cop-26-contre-le-rechauffement-climatique 

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