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samedi 28 mai 2022

Le journal des étudiant.e.s de Lyon 3

Pas besoin de montrer ses seins pour être féministe !

Pourquoi tout le monde devrait être féministe

 

Pourquoi est-il nécessaire de définir un nouveau féminisme, un féminisme de tous les jours ? Parmi tous ces néologismes médiatiques de « féminazie », « femen », le féminisme devient un concept étranger à son propre combat, au sein de l’opinion publique. Le féminisme qui est médiatisé est un féminisme diabolisé, radicalisé, dans lequel beaucoup de femmes ne s’identifient malheureusement pas. Celles qui osent se dire féministe sont facilement catégorisées comme militantes haineuses des hommes. À notre époque, saturée de discours idéologiques et marquée par la désinformation, il convient alors de revenir sur la définition même des termes qu’on emploie. Alors, qu’est-ce que le féminisme à son origine ? Et qu’en est-il aujourd’hui ?

 

Ce que l’on a appelé historiquement, féminisme, est la lutte pour l’égalité civique et juridique des femmes et des hommes. Cette lutte a pu s’effectuer à travers des comportements individuels, qui prouvent que l’idée d’une supériorité masculine, dans les domaines autres que la force physique, est purement spéculative. Cependant, certaines vies de femmes ont été passées sous silence. Par exemple, en 1963, le nom de Valentina Terechovka, militaire soviétique, première femme et deuxième être humain, après Youri Gagarine, à aller dans l’espace, ne fut pas retenu par ceux qui ont écrit l’histoire. La lutte a pu également se produire à travers des engagements politiques, comme Hubertine Auclert, journaliste et militante féministe française, engagée en faveur du droit de vote des femmes au tournant du XXe siècle. Le terme remonte effectivement à cette lutte pour le droit de vote : ce fut la première vague.

Le mouvement féministe français n’a jamais été linéaire. Après le droit de vote, acquis en 1944, les prochaines étapes ont été l’indépendance économique et le droit à disposer de son corps. Ce fut la deuxième vague. Les victoires politiques progressives, tout au long de ce « Siècle des féminismes », ont tari le mouvement, jusqu’aux années 80, où le féminisme s’est peu à peu fait oublier. Les buts principaux ayant été atteints, un glissement théorique s’est produit. Et ce fut la troisième vague. Dès lors, le féminisme a quelque peu perdu ses racines. Depuis le début du nouveau millénaire, il consiste notamment en un appel à une évolution culturelle de la place des femmes dans la société. Mais la diversité des mouvements féministes entraîne irrémédiablement des débats sur les fondements mêmes de la cause. La principale distinction que l’on peut formuler est la querelle entre « égalitaires » et « différencialistes ». Les femmes sont-elles égales aux hommes ou complémentaires ? Certains peuvent penser que le rôle social de la femme est d’éveiller l’homme à son sens moral, d’autres que, nous sommes au même titre soit des êtres immoraux, soit des individus fondamentalement bons. Ainsi le féminisme constructiviste s’oppose-t-il au féminisme essentialiste. En d’autres termes, la différence entre les femmes et les hommes est-elle le résultat d’une construction sociale ou le fruit de la nature ? Il est probable que la vérité se trouve dans la nuance.

 

Peu importent les clivages, rien ne justifie les violences physiques et psychologiques à l’égard des femmes, ni de les mettre à l’écart des décisions concernant le bon fonctionnement de la société, bien au contraire. L’éducation est alors à la fois le problème et la solution, dans le féminisme comme dans tous les domaines. En effet, il aurait suffi de montrer la supériorité des femmes dans certaines matières et celle des hommes en d’autres, pour former une société où les femmes et les hommes ont chacun une place respectable et respectée. C’est en cela que le féminisme est universel.

La non-mixité de certains mouvements a pu donner l’impression d’un rejet des hommes, d’un militantisme vu comme une « guerre des sexes ». Dans une certaine mesure, la cause concerne les hommes, qui peuvent eux aussi pâtir d’un sexisme latent, ordinaire, des stéréotypes de genre et des inégalités salariales. Après la libération face à l’oppression, l’heure est à la réconciliation. Le féminisme radical et le militantisme aux actions provocatrices ne sont pas majoritaires, même si les médias de masse tentent de nous le faire croire. Il semble que les intérêts capitalistes passent avant leur devoir politique de vérité et que de là provient la manipulation des grandes idées pour plus d’audience, plus d’argent, plus de pouvoir. BFMTV, par exemple, publie des articles aux titres polémiques et suscitant l’amalgame, tels que « Matrimoine : les féministes vont trop loin ? » ou « Féminisme : le débat s’envenime », « le débat s’enflamme ». Quoiqu’intéressante, peut-être la question du consentement dans Blanche-Neige participe-t-elle moins à la culture du viol actuellement que la sexualisation abusive des femmes dans les jeux-vidéos. Finalement, ce n’est pas tant le contenu que la portée de la polémique que je souhaite interroger : était-elle nécessaire ? N’aurait-on pas pu parler des femmes mortes sous les coups de leur mari ? Cela n’est-il pas une assez bonne mise en scène, cela ne fait-il pas assez d’audience ? Pourtant, n’est-on pas tous d’accord, n’est-ce pas intolérable ? De ce point de vue, ne devrions-nous pas tous être féministe ?

D’autre part, le postulat du féminisme est désormais mis au service du capitalisme, afin de créer de nouveaux marchés. Par exemple, les nouveaux taxis londoniens, étonnamment appelés « Pink Ladies », utilisent le manque de sécurité existant pour amasser de nouveaux capitaux, dont l’investissement profite plus aux hommes qu’aux femmes. Ce faisant, la déconstruction de la culture du viol et l’éducation sexuelle sont sans cesse évitées. Au lieu d’un féminisme affirmant les pulsions féminines et la nécessité de les contrôler au même titre que celles des hommes, on voit un capitalisme paternalisant faire oublier que 85% des dépenses des ménages sont dues à la consommation féminine, poussée par la publicité qui leur est adressée. La femme est encore aujourd’hui considérée comme passive, comme un objet de désir et non comme un sujet conscient et libre. Pour moi, le féminisme devrait porter plus d’importance au pouvoir que les femmes peuvent avoir, non par la séduction, mais par l’émancipation intellectuelle et économique, voire sexuelle ; non par la victimisation, mais par la réaffirmation de soi. Aussi l’universalité du féminisme est-elle éludée par cette instrumentalisation à des fins capitalistes.

Pour cette raison, la domesticité est dévalorisée, à la fois par les hommes et par les féministes. La famille, instance première de l’éducation, n’est jamais mise en avant, ni dans l’économie, ni dans le discours politique. Ce n’est pas obligatoirement par manque d’autonomie que les femmes s’occupent de leurs enfants ; oui, cela peut être un choix éclairé et entièrement satisfaisant. Une mère qui a toujours préféré rester à la maison avec ses enfants et qui n’a jamais eu honte de le déclarer, se fait bien souvent humilier : pas assez cultivée pour participer aux débats, trop fainéante pour travailler, voilà ce que j’entends. Mais le choix d’être mère, volontairement et entièrement, est bien loin d’être stupide. Une femme n’a pas besoin d’étudier pour s’informer et faire preuve de plus de discernement qu’un homme. Bien loin de céder à la paresse, elle se démène sans cesse pour apporter le confort et le soutien que tous les enfants rêveraient d’avoir, sans jamais laisser paraître un signe de fatigue ou de tristesse, ce qui ne manque pas d’arriver. De la même manière, un homme peut ouvertement déclarer que sa vocation n’est pas professionnelle, mais celle d’être père. Sans que ce mode de vie devienne un modèle, il ne peut continuer à être rabaissé. Il ne peut continuer à être considéré comme de la faiblesse pour un homme ou comme une évidence pour une femme.

Beaucoup de chemin a été parcouru, il ne faut pas le nier. La condition féminine n’est pas la même en France que dans d’autres pays ou par le passé. Beaucoup de chemin reste cependant à parcourir, c’est pour cela qu’il faut encore le dire et l’écrire. Le sujet n’est pas désuet, puisque nous sommes des êtres déterminés, naturellement et culturellement. Tout l’intérêt du féminisme est justement d’acquérir la capacité de questionner ces déterminations, quel que soit notre sexe.

 

Le militantisme n’est donc pas la seule forme de féminisme. Pour moi, le féminisme est un état d’esprit, une opinion à faire valoir. Je suis devenue féministe parce que, dès 12 ans, j’ai été qualifiée de « pute » en raison de mon désir et mes attraits sexuels naissants, ce que je n’avais pas choisi et dont je n’avais pas honte ; parce que certains de mes professeurs, en 4ème et en 2nde, ont jugé bienvenu de faire remarquer à mes parents, à qui cela importait peu, que je me trouvais trop souvent avec des garçons, avec qui je me suis toujours senti plus à l’aise ; parce que, depuis toujours, la peur me gagne chaque fois que je marche seule, quand il fait noir et qu’il n’y a personne ; parce que j’ai fini par vouloir éliminer de mon corps ce qui faisait de moi une femme. Ce n’est pas pour autant que je manifeste ou que je porte une marque ostentatoire de mon engagement. Je crois pourtant à la nécessité de transformer les mentalités : la mienne d’abord, celle des autres ensuite. Je ne suis pas féministe parce que je veux me conduire comme un homme, bien au contraire. Je suis féministe parce que je veux être une femme libre.

Le féminisme, c’est une volonté de soutien et de respect de toutes les femmes, dans leur libre individualité : libre d’être mère, libre d’être ambitieuse, libre d’être épouse ou amante, habillée ou dénudée. Le féminisme, ce n’est pas la haine des hommes, mais la possibilité pour eux d’assumer leurs émotions et de les communiquer, car la rationalité demeure incomplète si elle ne prend pas en compte la dimension émotionnelle de la vie humaine. Le féminisme n’accuse pas les individus masculins, mais le système d’objectivation et de sexualisation des femmes, opéré par la publicité ou par les biais individuels inconscients, le phénomène d’intériorisation. Le féminisme, mon féminisme, celui que je porte et qui, je crois, peut être porté par toutes et tous, ce n’est pas un féminisme qui divise, ni qui nie la différence. C’est un féminisme du quotidien, qui intègre tous les degrés du réel. C’est un féminisme universel.

Sources :

« Où en est le féminisme aujourd’hui ? », Françoise Gaspard, Cités 2002/1 (n° 9), pages 59 à 72

« Être jeune féministe aujourd’hui : les rapports de génération dans le mouvement féministe contemporain », Liane Henneron, L’Homme & la Société 2005/4 (n° 158), pages 93 à 111

« Du patriarcat au fratriarcat. La parité comme nouvel horizon du féminisme », Françoise Gaspard, Cahiers du Genre 2011/3 (HS n° 2), pages 135 à 155

https://www.franceculture.fr/histoire/valentina-terechkova

https://www.liberation.fr/debats/2018/03/06/le-feminisme-est-il-devenu-la-vache-a-lait-du-capitalisme_1634230/

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