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mardi 28 juin 2022

Le journal des étudiant.e.s de Lyon 3

L’importance de la représentation dans les relations individuelles et sociales : l’exemple des minorités racisées

Vincent Bolloré, confiera, sûr de lui, ”je me sers de mes médias pour mener mon combat civilisationnel”. Comme il semble l’avoir compris, les médias constituent un outil privilégié pour véhiculer, à travers la construction d’un récit national non représentatif de la société, les préjugés façonnant l’idée que les individus se font de la société.

 

L’impact des représentations stéréotypées dans les relations interpersonnelles

Concept d’hyperblackness : les causes et les conséquences du syndrome « d’hyperblackness » 

Ce concept américain d’hyperblackness fait référence à la surreprésentation médiatique dont les personnes noires font parfois l’objet dans certains milieux tels que le sport ou la musique, tandis qu’ils restent totalement sous-représentés dans d’autres domaines. Cette surreprésentation a pour effet de toujours plus stigmatiser ces populations en les cantonnant dans des rôles prédéfinis et donc en renforçant certains stéréotypes racistes non seulement réducteurs mais aussi dégradants. C’est notamment le cas dans les secteurs du sport et de la musique qui véhiculent les stéréotypes de personnes noires qui seraient inéluctablement sportives, fortes, n’ayant peur de rien ou encore assimilées à des animaux, à des sauvages, des voyous (Marie-France Malonga, Justine Rodier, 28 novembre 2019, “À la télévision, “la représentation des minorités ne se réduit pas à une question arithmétique””). L’auteur Herman Gray, dans son ouvrage, Watching Race: Television and the Struggle for « Blackness », explique que ce phénomène est le propre de notre société consommatrice. Cet hyperblackness prend forme en raison d’une stratégie commerciale qui répond à une logique de spectacle, de consommation, de marchandisation et d’objectivisation, qui rassure et place le spectateur blanc dans une logique de domination. Le professeur C.P. Gause, dans Integration Matters: Navigating Identity, Culture, and Resistance, reprend l’exemple de la musique en évoquant la mise en avant de la « thug image » (l’image du voyou) qui fait vendre.

La sociologue Marie-France Malonga, quant à elle, distingue trois figures principales du personnage racisé dans l’audiovisuel : la “victime” (minorité représentée dans une situation d’infériorité qui a toujours besoin d’aide, d’assistance), le “délinquant” (le « déviant » qui refuse de suivre les règles imposées par la société semant le trouble dans celle-ci) et le « sauvage » (ne pouvant être civilisé, incompatible donc avec la société française). Ces figures persistantes renvoient à des représentations qui prennent racine dans la période coloniale, où le mythe de la « supériorité occidentale » sur les autres sociétés était véhiculé et légitimé par le paradigme de l’évolutionnisme social, apparu au XIXème siècle, qui est venu profondément ancrer ce mythe dans l’imaginaire collectif. On observe alors la naissance d’un sentiment paternaliste de responsabilité auprès des indigènes qu’il faudrait nécessairement « civiliser » (Gilbert Rist, Le développement, Histoire d’une croyance occidentale). La menace pour la paix sociale devant être encadrée, la domination de l’occidental devient légitime (Malonga). 

 

Le White Gaze : facteur de légitimité de la parole des personnes non concernées et de décrédibilisation de la personne concernée  

A cette absence de représentation ou à cette représentation stéréotypée s’ajoute le phénomène de White Gaze, à savoir la perception des personnes racisées sous le prisme de la blanchité. Ce terme est conceptualisé par l’écrivaine Toni Morrison comme étant le fait que « Black lives have no meaning and no depth without the white gaze« . La parole n’est alors pas donnée aux personnes racisées, absentes dans certains domaines quand bien même elles seraient concernées. Ces personnes sont alors invisibilisées des réelles problématiques sociétales qui les concernent et cantonnées aux domaines de loisirs. Par exemple, lors d’un débat sur le racisme, ce regard blanc serait alors vu comme étant plus légitime en raison du fait que la personne racisée, étant concernée, manquerait de distance. La parole, objet de pouvoir, est détenue par la personne blanche. Lorsqu’une personne racisée essaie de la saisir, sa parole serait alors « émotionnelle, énervée, égocentrée, communautaire » et serait donc invalidée. La personne serait alors vu sous le jour de stéréotypes tels que celui de la « femme noire agressive » dépassant les normes sociales qui lui demandent d’être passive et invisible. (Afro Brussels City) 

 

Un traitement médiatique différent qui accroit les stigmatisations 

Les médias perpétuent ces stigmatisations par le biais d’un traitement médiatique différent. 

La période actuelle, avec la situation en Ukraine, est plus que représentative de ce phénomène, où les médias et les intervenants appellent à plus de solidarité avec le peuple ukrainien sous couvert que ce ne « sont pas des réfugiés venant de Syrie, [mais] des réfugiés venant d’Ukraine… Ils sont chrétiens, ils sont blancs, ils sont très similaires [à nous] » (Kelly Cobiella, NBC News). Les Ukrainiens sont vus comme « une immigration de grande qualité » (Jean-Louis Bourlanges, Europe 1) originaire « d’une ville plutôt civilisée » (Charlie D’Agata, CBS News).       

Ce racisme banalisé et relayé par les médias, pose un réel problème du fait que ceux-ci constituent, parfois, l’unique source de connaissance de l’autre. Ils incarnent alors les seuls intermédiaires pour le téléspectateur, enlevant toute confrontation directe. Cette médiation entraîne une perception erronée de « l’autre », différent, incompatible avec la société française que l’on compare à son endogroupe (opposition de l’endogroupe : « nous » et de l’exogroupe : « eux » rend compte de la vision de « l’homogénéité de l’exogroupe » et de l’hétérogénéité de l’endogroupe, traduisible par « nous sommes tous différents et ils sont tous les mêmes »). D’autre part, cela augmente également le phénomène d’ « opinion partagée ». En effet, les croyances partagées semblent être perçues comme plus valides que les croyances non partagées or l’omniprésence de sujets et de propos stigmatisants, qui ne laissent que peu de place aux personnes concernées et donc à la contradiction, entraine ce sentiment de norme partagée (Psychologie de la discrimination et des préjugés). Ceci a pour conséquence la marginalisation, la discrimination (à l’emploi, au logement, etc.) et la stigmatisation des personnes racisées mais aussi la construction d’un imaginaire collectif qui est à l’opposé de la réalité sociale. Dans un rapport sur la France, la Commission européenne contre le racisme et l’intolérance mettait déjà en lumière en 1999, la difficulté pour la société française de reconnaître qu’elle est multiculturelle. 

 

Un impact non négligeable sur les relations intrapersonnelles 

Les plus sceptiques refuseront de croire en l’importance de la représentation, criant à la menace du “wokisme” arguant que la représentation des minorités va à l’encontre de l’Histoire. Toute nouvelle sortie cinématographique semble alors prétexte à polémique tels que « James Bond ne peut être une femme » ou que « Lupin ne peut être noir« . Pourtant, nombreux sont les exemples et les études qui démontrent l’importance de la représentation dans la construction de soi et l’identification. 

Dans les années 1970, Tajfel et Turner développent la théorie de l’identité sociale qui met en évidence les processus psychologiques observables dans le changement social. Ils affirment notamment que “les groupes sociaux et les catégories sociales, et l’appartenance à ces groupes sont associés à des connotations et valeurs positives ou négatives.” et que ”Dès lors, l’identité sociale associée à ce groupe peut être positive ou négative.”. Ainsi, suite aux stigmatisations et à la comparaison entre groupes qui en découle, le groupe stigmatisé développe une identité sociale négative (Tajfel et Turner 1979 : l’appartenance à ces groupes ayant une connotation négative). 

De plus, le manque de représentation directe, ou encore les émissions et films tels que ceux de Disney qui jusqu’à une date récente véhiculent exclusivement des stéréotypes sexistes et racistes, entraîne les personnes non représentées à ne pas pouvoir construire leur identité propre en l’absence de personnage à qui s’identifier. Les psychologues Kenneth et Mamie Clark ont étudié les effets psychologiques du racisme sur les enfants afro-américains à travers l’expérience de la poupée. On présentait aux enfants deux poupées, une poupée blanche et une poupée noire, en leur demandant avec laquelle des deux ils préféraient jouer et laquelle des deux était belle. L’étude a révélé que 67% des enfants préféraient jouer avec la poupée blanche, 59% d’entre eux trouvant la poupée noire laide. A la dernière question « quelle est la poupée qui te ressemble », les enfants se voyant dans la poupée rejetée, fondent en larmes. La psychologue Kenneth Clark déclare : « ”la couleur dans une société raciste était une composante très perturbante et traumatisante du sentiment d’estime de soi et de valeur d’un individu”. Ce test effectué dans les années 40 est toujours d’actualité. Miss Univers 2019, Zozibini Tunzi confiait : « J’ai grandi dans un monde où une femme comme moi, avec mon type de peau et mon type de cheveux n’a jamais été considérée comme étant belle« .

Toutes ces dynamiques entraînent les enfants, faisant l’objet de moqueries en raison de leur accent, de leur langue, de leur peau ou de leurs cheveux, à être conditionnés à vouloir ressembler à une norme sociétale communément acceptée, celle du groupe social majoritaire, entraînant ainsi des problèmes d’estime et de confiance en soi. Plus tard, les adultes subissent également ces discriminations, par exemple, l’Afro pouvant être vu comme non professionnel ou sauvage.

Tajfel et Turner démontrent l’une des conséquences de la connotation négative du groupe sociale : la tendance des groupes désavantagés à dénigrer leur propre groupe, après intériorisation de l’identité négative de leur endogroupe  et inversement, la tendance à valoriser le groupe dominant, après intériorisation de l’identité positive de l’exogroupe. 

Afin de combler ce besoin d’appartenance à des groupes socialement valorisés, les personnes stigmatisées peuvent être tentées de recourir à la mobilité sociale individuelle (fait de quitter le groupe stigmatisé pour en rejoindre un autre). Pour cela, ces personnes auront tendance à s’invisibiliser, à renier leur culture, à ne plus oser pratiquer leur langue pour se conformer aux attentes de la société et du groupe socialement valorisé. (Psychologie de la discrimination et des préjugés). 

Ainsi, comme Marie-France Malonga nous le rappelle, une bonne représentation des personnes racisées dans les médias est plus que nécessaire en raison du fait que ceux-ci ont un rôle d’une part sur nos représentations sociales et nos imaginaires collectifs mais également, d’autre part sur les représentations intrapersonnelles et sur ce sentiment d’appartenance à la communauté nationale. Une bonne représentation permettrait ainsi aux personnes non issues des minorités d’assimiler le fait que la société française est multiculturelle et diverse mais permettrait aussi aux personnes issues des minorités de sentir “qu’ils font bien partie de la communauté nationale” et, “que celle-ci les reconnaît”.

Sources :

Source image : http://www.revuedlf.com/dossier/la-liberte-dexpression-en-conflits/

 

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