Aujourd'hui :

samedi 28 mai 2022

Le journal des étudiant.e.s de Lyon 3

L’humanité doit changer de jeu

Pour la deuxième fois dans l’Histoire de l’humanité, l’Homme doit faire face à son égoïsme pour éviter son autodestruction. La première fois remonte à la création de la civilisation. L’Homme a dû se civiliser pour éviter que sa propre nature ne l’empêche d’avancer, voire ne finisse par le détruire. À cette époque, l’Homme ne pouvait pas se permettre de se méfier de ses semblables en plus des dangers extérieurs auxquels il faisait face. Il était fondamentalement la même créature que celle que nous sommes aujourd’hui : le même être empathique et rationnel, mais égoïste. Et pourtant, l’Homme avait compris la nécessité de se discipliner pour avancer. Il avait compris que pour survivre dans un environnement hostile, il faudrait accepter de renoncer à la tentation de prendre ce qu’il veut, quand il veut, où il veut. Il avait compris que son salut serait dans le vivre-ensemble et la coopération. Et par-dessus tout, il avait conscience qu’il était bien incapable de s’imposer une telle discipline à lui-même. Par conséquent, il faudrait qu’il accepte de se soumettre à une autorité supérieure, qui serait chargée de veiller à ce que les individus respectent les mêmes règles, qu’on a appelées lois. Quand l’Homme a accepté d’attribuer sa confiance à ce système, il a fait preuve de sagesse pour la première fois de son histoire. Pour la première fois de son histoire, il a accepté ses imperfections. Il a accepté que seul, il n’arriverait à rien, mais qu’ensemble tout était possible. Ce jour-là, l’Homme a fixé les règles du jeu.

C’est en acceptant ces règles que nous avons construit nos premières cités, villes et nations. C’est en acceptant ces règles que nous avons voyagé dans notre Histoire jusqu’à aujourd’hui. Vous-mêmes avez accepté ces règles (qui ont certes bien changé depuis) sans vous poser de questions, et c’est en jouant à ce jeu que vous vous êtes retrouvés à lire cet article.

Pour la deuxième fois de son Histoire, l’Homme fait face à un choix similaire. Soit il laisse sa nature l’anéantir, soit il accepte de se soumettre à de nouvelles règles qui le sauveront de sa propre nature et qui lui permettront de continuer à avancer. Une fois de plus, il faut compter sur la sagesse de l’Homme pour le sauver de lui-même.
Si nos ancêtres les plus primaires, infiniment moins intelligents que nous, ont fait le bon choix, nous ne devrions pas avoir de mal à le faire aujourd’hui. Pas vrai ?

 

Nouvel objectif, nouveau jeu

Dans l’article précédent, nous avons conclu que l’Homme ne changera rien, dans le sens où l’Homme ne changera pas sa nature. Mais le problème en soi n’est pas la nature égoïste de l’Homme. Le problème, c’est les conséquences de la manifestation de cet égoïsme. Dans le monde dans lequel nous évoluons, la priorité N°1 des entreprises, c’est le profit. L’égoïsme de l’Homme est donc orienté vers cet objectif-là. Concrètement, on pousse à l’achat, on réduit ses coûts au maximum et on essaie de faire de grosses marges. Selon les entreprises, le développement durable arrive plus ou moins loin derrière cet objectif du profit. L’entreprise Veja par exemple, accorde au développement durable une place beaucoup plus élevée sur l’échelle des objectifs que l’entreprise Nike. Le but, c’est de faire en sorte que pour tout le monde l’objectif du développement durable passe devant l’objectif du profit. Or, changer d’objectif, c’est changer de jeu et changer de jeu, c’est changer de règles.

Des règles universelles

On ne peut pas changer la manière dont l’Homme désire, mais on peut changer l’objet du désir de l’Homme. Car l’Homme ne désire que ce qu’il peut obtenir. S’il sait qu’un désir est impossible, il le laissera vite tomber. Seuls les enfants ont des désirs impossibles, comme celui de pouvoir voler par exemple. Alors que nous prenons en maturité, nos attentes sont revues à la baisse et ce désir s’est généralement transformé en quelque chose de plus réaliste, comme celui de trouver un jour un emploi relativement stable, plutôt mal payé, qui apporte une illusion éphémère d’accomplissement personnel et qui suffit tout juste à survivre dans 15 m². En bref, l’Homme adapte ses désirs aux possibilités de son environnement. Ce sont donc sur ces possibilités qu’il faut agir.

On a tendance à penser que tant qu’il existera de la Demande pour des produits néfastes pour l’environnement, il y aura de l’Offre pour ces produits. Ce n’est pas toute la vérité. L’Offre et la Demande sont réciproquement dépendants : si un produit n’existe pas, il ne peut pas y avoir de Demande pour ce produit (du moins pas de Demande durable). Le consommateur est forcément limité par les choix qui lui sont présentés. On sait que dans le système actuel, on ne peut pas agir sur la Demande car on ne peut pas changer la nature de l’Homme. On sait aussi qu’une trop forte limitation à la consommation ne serait pas acceptée : dans l’immédiat, on ne souhaite pas agir sur la quantité à la manière d’un système de rationnement. Le but est de proposer un modèle qui soit accepté et qui ne perturbe pas trop l’équilibre actuel. La réponse est simple : agissons sur l’Offre !

Il semble logique, quand on adresse un problème, d’agir sur la source du problème. Quand la fuite d’une centrale chimique pollue un fleuve, on ne s’amuse pas à purifier l’eau du fleuve ; on colmate la fuite pour stopper la pollution. Ici, la source du problème, c’est la production des entreprises. En effet, les entreprises polluent parce que le mode de production des biens pollue. Si on veut mettre un terme à cette pollution, il faut donc redéfinir de quelle manière les entreprises ont le droit de produire. Concrètement, il faut instaurer des normes environnementales mondiales de production, veiller à ce que l’impact écologique soit le plus petit possible, potentiellement supprimer du marché les biens les plus polluants et inutiles, bref, opérer un contrôle global du marché.
Cette solution n’a de sens que si elle est appliquée à la totalité des entreprises : le but est de faire disparaître complètement l’Offre de produits néfastes et le dumping, afin que tous les consommateurs soient confrontés à une même Offre responsable. 

Mais quelles normes adopter ? Comment contrôler les entreprises ? Avec quels moyens de pression ? Toutes ces questions sont celles auxquelles une Organisation Mondiale de l’Environnement pourrait s’adresser. Avec une branche “Contrôle de l’Offre” une OME pourrait être chargée de rédiger ces règles et normes et de les faire appliquer. On peut s’amuser à imaginer mille instruments lui permettant de faire respecter les textes qu’elle aura émis, comme des sanctions financières, des dissolutions d’entreprises, la mise en place de quotas, peu importe : les moyens existent et sont déjà appliqués à moindre échelle. Il s’agit simplement d’instaurer une référence mondiale la plus efficace possible. Car ces règles, si elles ne sont pas appliquées partout, permettent aux joueurs de tricher. Sur une planète mondialisée, rien de plus simple que de trouver un endroit avec des règles différentes. Cela ne devrait pas être possible. Si on veut jouer au même jeu, on joue tous selon les mêmes règles, ou alors on ne joue pas.

Quels changements pour le consommateur ?

De nombreux consommateurs font des choix de consommation égoïstes parce qu’ils ne prennent pas assez de distance face à ce qui leur est proposé. Ils ont beau être conscients des enjeux sociaux et environnementaux à l’œuvre derrière chaque produit, le fait que ce produit soit déjà disponible est en soi irrémédiable. Donc une grosse part de culpabilité du consommateur est transférée au producteur.

Pour imager mon propos, prenons Max. Max est un consommateur et un humain comme les autres, au courant des problèmes environnementaux, normalement informé et soumis à ses désirs. Max va faire ses courses à l’époque du scandale Nutella sur la déforestation (qui parle à tout le monde mais qui n’est plus d’actualité : Ferrero s’est depuis engagé dans la non-déforestation). Il passe (par hasard) au rayon pâte à tartiner et tombe (par hasard) sur une étagère pleine de pots de Nutella. Étant soumis à ses désirs, il est tenté d’en acheter un. Après tout, tous les arbres rasés et les singes tués pour produire cette étagère de Nutella ne reviendront pas à la vie si Max décide de ne pas en acheter. D’autant plus que s’il n’en achète pas, quelqu’un d’autre en achètera à sa place. Et de toute façon, ça fait quelle différence, un pot de Nutella de plus ou de moins ? Alors Max achète son pot de Nutella et satisfait son désir. Peut-être vous reconnaissez-vous dans la réflexion de Max. Et comment vous le reprocher quand elle est en soi pleine de sens.
Maintenant prenons le même magasin, le même Max et la même actualité dans un scénario où le Nutella est banni des rayons de supermarché tant que les normes de production ne sont pas revues. Notre Max se retrouve (par hasard) dans le rayon pâte à tartiner et constate que cette fois, l’étagère est vide. À la place des pots de Nutella, une affiche indique que la commercialisation du produit est suspendue tant que les normes de production ne sont pas à jour. S’il peut être déçu dans un premier temps, il n’en tiendra ultimement pas rigueur étant informé de la situation en Amazonie. Il est même possible qu’il soit satisfait que moins de Nutella ait été produit et que la déforestation ralentisse. En attendant que Ferrero se mette à jour sur les normes de protection de l’environnement (ce qui a d’ailleurs été le cas suite au scandale), Max se passera donc de pâte à tartiner ou choisira un équivalent, peut-être plus cher et avec un goût légèrement différent, mais qui ne reste rien de plus que de la pâte à tartiner aux noisettes qui ne changera pas grand-chose à sa vie. Max n’a pas eu d’autres choix que de ne pas satisfaire complètement son désir, pourtant il accepte cette interdiction, car il en comprend les raisons.

Néanmoins, il faut bien reconnaître qu’en fonction de l’intensité de l’image de marque et de la fidélité client, tous les consommateurs ne réagiraient pas de la même manière face au bannissement de certains produits ou à la montée de leur prix. Certains auraient sûrement plus de mal à l’accepter, certains ne pourraient peut-être même pas tolérer d’équivalents tant ils sont fidèles à la marque. Mais ce sentiment d’attachement est éphémère. Les consommateurs trouveront toujours quelque chose de nouveau à quoi s’attacher. Ce qui les attire, ce n’est pas la destruction de l’environnement engendrée par la production. C’est une multitude d’autres raisons comme la qualité du produit, l’efficacité de la campagne marketing, l’atmosphère reliée à la marque, tant de choses qui ne sont pas incompatibles avec la protection de l’environnement, au contraire. 

Une question légitime demeure peut-être dans votre esprit : globalement, quels effets tout ce remue-ménage pourrait-il avoir sur les consommateurs et l’économie en général ? Eh bien, j’ai envie de vous répondre qu’on ne peut pas savoir avant d’essayer, mais ça risque de vous faire un peu peur. En réalité, on peut s’attendre à un ralentissement de la croissance (ultimement nécessaire par ailleurs, comme on le verra dans l’article sur les limites du monde) et à une jolie baisse du pouvoir d’achat des consommateurs. Car oui, surprise, sauver la planète a forcément un prix, et en l’occurrence, ce sera de devoir se contenter d’un peu moins, mais tous ensemble. Avec ces nouvelles normes, le coût de production augmentera significativement pour tous les produits, donc les acheteurs achèteront moins et les vendeurs vendront moins. En échange de ces sacrifices, tous les produits achetés seront des produits garantis responsables. En bref, il est probable que les t-shirts à 5€ et les hamburgers à 1€ remplacent les ours polaires et les baleines bleues sur la liste des espèces menacées. Reste à savoir qui mérite le plus une place dans ce monde. 

Sur ce dernier point, je me permets une petite digression. Vivre dans un monde où tout est plus cher implique forcément une politique sociale plus juste et une certaine redistribution des revenus. On ne peut pas demander à ceux qui ont déjà du mal à mettre du pain dans leur assiette de subir cette montée des prix. L’OME, si elle doit agir sur l’environnement, doit aussi s’assurer que les conséquences de ses règles n’alourdissent pas le fardeau des plus démunis. Un article plus détaillé sera rédigé sur ce sujet.

Vers un nouveau monde

Il est plus que temps de changer de jeu. Ce jeu a eu son temps. Il nous a apporté richesse et misère, croissance et famine, confort et complaisance. Mais ce jeu a ses limites, et nous nous en approchons dangereusement.
Il y a des milliers d’années, l’Homme a accepté les lois de la civilisation, et cela l’a mené jusqu’ici, une ère où il n’a jamais été aussi libre et n’a jamais joui d’autant de possibilités. Si l’Homme faisait une nouvelle fois preuve de sagesse, qui sait quel monde il serait capable de construire ? Imaginez un monde qui n’est plus guidé par le profit mais par le bien-être. Un monde plein de vie et débordant d’avenir. Un monde d’espoir et de rire.
Ce monde est possible. Il ne tient qu’à nous d’accepter d’en faire partie et de jouer selon les nouvelles règles. 

Sources :

Sources image : Pixabay, banque d’images libres de droit.

Partager cette publication :
Facebook
Twitter
LinkedIn
Email
WhatsApp