Aujourd'hui :

samedi 28 mai 2022

Le journal des étudiant.e.s de Lyon 3

La puissance de Netflix : un danger pour la production audiovisuelle française ?

L’épidémie de COVID 19 a largement augmenté l’importance des plateformes de SVOD (services de vidéos à la demande) qui sont de plus en plus nombreuses sur nos écrans. Les salles de cinéma n’ont en effet pas ouvert leurs portes depuis fin octobre, soit entre un tiers et la moitié de l’année.

Depuis son arrivée en France en 2014, Netflix n’aura cessé de créer la polémique en forçant l’économie du cinéma français à s’adapter à sa puissance de plus en plus colossale. Aujourd’hui, ce n’est plus seulement sur l’avenir des salles que pèse Netflix mais aussi sur la production de films et de séries dans l’hexagone. Avec ses 7 millions d’abonnés –chiffre en perpétuelle évolution-, Netflix s’impose en leader culturel.

Un assouplissement continu de la chronologie des médias

En France, la chronologie des médias définit la priorité et les délais des différentes exploitations d’une œuvre cinématographique. Elle est entrée en vigueur en 1960 afin de préserver l’exploitation en salle des films. À cette période, la hausse fulgurante des achats de téléviseurs menaçait effectivement la fréquentation des salles de cinéma. Cela a poussé les autorités à obliger l’Office de radiodiffusion-télévision française (ORTF) à attendre cinq années après la sortie en salle d’un film avant de pouvoir le diffuser. Ce délai n’a fait que d’être revu à la baisse d’année en année, une baisse qui a été d’autant plus accentuée pendant la crise sanitaire. 

Actuellement, le délai d’attente est de 36 mois pour les plateformes de SVOD. Bien entendu, ce délai relativement long ne convient pas aux plateformes. Depuis 2018 et les nombreux prix festivaliers amassés par Roma d’Alfonso Cuaron, Netflix s’est imposé comme un producteur influent de films d’auteurs hollywoodiens largement plébiscités par la critique. Netflix a donc logiquement préféré garder ses productions sur sa plateforme plutôt que de s’adapter aux règles françaises de la chronologie des médias. 

 

L’impact sur la télévision et le cinéma

En ne diffusant pas ses films au cinéma, Netflix ne se contente pas de prendre une part de l’audience originellement captée par les exploitants des salles : il réduit le rôle de la télévision dans la diffusion et dans la production française en prenant sa place. L’investissement télévisuel est pourtant indispensable aux financements de projets français. L’une des craintes vient du fait que, si Netflix écrase la télévision française, il prendrait la place de Canal+, l’un des principaux financeurs du cinéma français. Ce contributeur financier a mis plus de 150 millions en pré achetant des films, dépensés dans plus de 130 films français et coproductions européennes. L’investissement de Netflix menace cet écosystème à court terme. Les chaînes de télévision française, désormais concurrencées par des entreprises mondiales, risquent de ne plus répondre à l’injonction qui leur était faite de financer un cinéma français dont elles se préoccupent de moins en moins.  

Vincent Maraval, distributeur de films pour Wild Bunch dans un entretien accordé au magazine La Septième Obsession en décembre 2018 déclarait : « Netflix est né d’un vide qu’on a laissé. Les principaux responsables sont les plus gros exploitants qui aimeraient que les films se financent tous seuls et avoir un taux de rotation le plus grand possible, avoir toujours du passage. Netflix est une émanation de l’incapacité de la distribution indépendante à amener des films vers des gens qui voulaient les voir. Il a répondu à un besoin que les salles de cinéma et la distribution indépendante ne satisfaisait pas, ainsi qu’un manque que la télévision ne comblait plus. On dit que Netflix veut tuer la salle mais ce n’est pas vrai. C’est la loi qui oblige à choisir. De nombreux exploitants sont pris en otage par la Fédération nationale des cinémas français, noyautés en grande partie par UGC, Gaumont et Pathé. On a mené une politique qui ne favorise que les gros, et donc ni les petits films, ni les petites salles. Cet appel d’air a créé Netflix. Ils ne tuent pas la salle : ils prennent juste un créneau qu’on a laissé vacant. »

D’après les statistiques du CNC, Netflix ne serait pas responsable d’une baisse de la fréquentation des salles. Ainsi ce n’est pas vraiment pour les salles de cinéma que Netflix représente une menace, mais pour une partie de la production française en fragilisant son financement. 

 

De nouvelles formes de création, pour conquérir les audiences

Reed Hastings, PDG et fondateur de Netflix, le revendique : « Netflix devient un producteur français majeur et plus seulement une machine à exporter des contenus hollywoodiens. » 

En 2020, l’entreprise a annoncé avoir investi 100 millions d’euros dans l’Hexagone pour enrichir ses contenus Made in France. Les contenus français de Netflix ont pourtant un fort accent hollywoodien. La série La Révolution a été énormément critiquée par les spécialistes, considérant que cette dernière n’avait aucun intérêt historique, sociologique ou politique.  Dans la même veine, Marseille (produite en partenariat avec TF1), une série avec Gérard Depardieu, est davantage inspirée par la série House of Cards sur la Maison blanche, que par la réalité sociale, politique ou géographique de la ville. 

Cependant, toujours d’après Maraval, Netflix a réellement contribué à l’émergence de nouvelles créations originales que nous n’aurions jamais vues à la télévision. La plateforme a aussi su s’imposer dans le paysage audiovisuel et modifier les pratiques de consommation en profondeur en touchant la jeune génération. 

Netflix a également su s’affirmer comme un révélateur de jeunes talents et un espoir créatif, dans un système de production français de plus en plus verrouillé. Depuis quelques années, la firme collabore avec des écoles de cinéma comme La Fémis ou Les Gobelins, ou plus récemment avec l’école Kourtrajmé à Saint-Denis. Netflix répond à une demande prégnante du public, à laquelle ne répond pas la télévision tricolore.  

 

L’offensive SALTO, efficace ou peine perdue ?

Conscients de la place prégnante des services de SVOD sur le territoire français, TF1, M6 et France Télévisions ont lancé SALTO, un SVOD ayant pour objectif de faire face à leurs adversaires américains. Cependant, la stratégie de la plateforme ne semble pas vraiment conquérir le cœur des français, et surtout de la jeune génération. 

Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions décrit sa plateforme comme une « offre d’appoint » qui n’aurait pas pour vocation de concurrencer Netflix, Prime Video ou Disney+ et n’en serait que « complémentaire. » Pourtant, les prix de SALTO, qui vont de 6,99€ par mois à jusqu’à 12,99€ par mois pour quatre écrans (soit un euro de moins que Netflix), sont excessivement chers pour une « offre d’appoint. » Sans oublier que les abonnés à Netflix peuvent également compter sur des programmes originaux. Autrement dit, SALTO semble faire une erreur en calquant ses tarifs sur ceux des SVOD américains. 

L’alliance de chaînes privées et de chaînes publiques pose aussi question, puisqu’il y existe une véritable fracture entre les stratégies et valeurs portées par les unes et les autres. France Télévisions sait pourtant toucher la jeune génération, notamment avec France TV Slash, un service numérique efficace consacré aux 18-25 ans.

L’enjeu pour SALTO sera définitivement de proposer de nouveaux formats et de miser sur la création artistique, tout en ne négligeant pas la production. 

 

La fiscalité, levier d’action pour protéger les productions françaises

L’expansion de Netflix et des plateformes sur le territoire français provient de l’incapacité de l’industrie à avoir anticipé le marché du SVOD et de l’avoir laissé aux mains de firmes américaines. Riposter contre Netflix en Europe ne pourra se faire qu’en mettant en place une politique fiscale assez forte qui permettrait de produire des réalisateurs ambitieux ou originaux, sans reposer sur l’argent des géants américains. 

En octobre 2020, dans un entretien accordé aux Échos, la ministre de la Culture Roselyne Bachelot a annoncé que les plateformes de SVOD (Service de Vidéos à la Demande) tels que Netflix, Disney+ ou Amazon Prime devront contribuer à la production d’œuvres nationales ou européennes en investissant 20 à 25% de leur chiffre d’affaires français.

Sources :

Sources article : 

 

Source image : Pixabay, banque d’images libres de droit.

Partager cette publication :
Facebook
Twitter
LinkedIn
Email
WhatsApp