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samedi 28 mai 2022

Le journal des étudiant.e.s de Lyon 3

La maturité des plaies

Témoignage de Marie, entre pédocriminalité, viols, et cyberharcèlement.

Alors que les tabous cèdent peu à peu, que les langues se délient sur les réseaux sociaux et que la cause féminine prend de l’ampleur, j’ai eu l’opportunité de rencontrer Marie*, une étudiante parisienne de 19 ans. Cette dernière a accepté de me confier, non sans peine, une partie sombre de son vécu. Violée de ses 8 à 10 ans par un membre de sa famille, violée par plusieurs hommes en même temps à 14 ans, isolée par le « revenge porn » dans son adolescence, Marie ne se considère toutefois « pas différente des autres ». Sa force de caractère, somme toute exemplaire, l’a conduite à me déposer une parole libérée. À seulement 19 ans, Marie est déjà mature de plusieurs malheurs.

Témoin de vérités abominables, je vais tacher par des mots bien moins sensibles que les actes vécus de raconter l’insupportable. Et au-delà de cela, je vais tenter de sensibiliser ceux qui ne le sont pas encore, avec l’espoir qu’aucune victime ne soit plus jamais vue comme coupable.

 

Marie, 8 ans.

 

Nous sommes un soir de 2008. Alors que la première partie du film se termine, la jeune Marie monte dans sa chambre se coucher. Durant les vacances d’été, la famille recomposée est réunie sous le même toit. Le fils du beau-père les rejoint même pour quelques semaines. Rien d’inhabituel, rien de désordonné, rien d’imprévisible. Tout semble serein, cette douce nuit d’été s’annonce banale, bien que Marie peine à s’endormir dans son lit-cabane. Un petit refuge pour enfant, douillet et réconfortant. Un terrier dans lequel chacun s’abandonne entièrement, bien au chaud dans les bras de Morphée. Mais ce soir ne sera pas comme les autres. Tous les enfants cauchemardent de monstres, certains les imaginent, d’autres les rencontrent. Et à la nuit tombée, certains se réveillent. Le fils du beau-père, âgé de 17 ans au moment des faits, est l’un d’entre eux. Revêtant le pelage de la bête, il entre silencieusement dans la chambre de Marie, qui feint de dormir. Il se déshabille, puis se glisse dans un lit qui n’est pas le sien. Le fameux monstre sous le lit n’est plus à sa place.

 

« Je l’ai senti bougé, il glissait sa main sur mes cuisses. Je ne sais pas pourquoi je suis resté tétanisée »

 

Tétanisée, comme de nombreuses victimes de viols. Cette situation involontaire, c’est ce qu’on nomme en psychiatrie « l’état de sidération ». Une personne subissant un fort traumatisme peut réagir, inconsciemment, par la paralysie de son corps et de son esprit. Un mécanisme d’autodéfense que personne ne peut contrôler. Notons que l’absence de réactivité n’est évidemment pas gage de consentement.

 

« Je ne comprenais pas vraiment ce qu’il se passait, j’avais 8 ans (…) Je n’arrivais toujours pas à réaliser, j’avais l’impression que je n’étais plus moi-même en fait. J’étais triste, mais je ne comprenais pas pourquoi, comme un rejet de mon corps, de mon esprit. Je n’arrive toujours pas à l’expliquer. Il a mis sa bouche, puis il a glissé son sexe. A ce moment-là je n’étais plus présente, j’ai eu envie de crier mais rien n’est sorti. Je n’arrivais plus à bouger, mais je sentais que je pleurais »

 

Le fils du beau-père viole Marie, pour la première fois, à l’âge de 8 ans. Le lendemain matin, du sang s’écoule toujours. Malheureusement, ce ne sera pas la dernière fois. Il violera Marie, quasi quotidiennement durant les vacances scolaires, pendant deux années. Bien qu’en saisissant le mal, Marie m’explique toutefois ne pas se rendre compte de la situation. Se sentant perdue, elle n’arrivait plus à démêler la réalité de son imagination. Alors elle continuait à vivre, sans en parler, sans véritablement en saisir la gravité. Aucune distance ne se crée avec son bourreau malgré le sentiment d’égarement de la jeune fille. Cette dernière me concède « Je n’avais plus peur car je savais ce qui allait m’arriver ».

Dans ses souvenirs pourpres, Marie me confie une nuit différente des autres. Ce soir-là, son petit frère de deux ans et demi l’a rejoint dans son lit-cabane. C’est alors que la peur naît, Marie doit le protéger. Puis faisant de son mieux pour dissimuler l’enfant, elle le cache sous des coussins. Comme une habitude insaisissable, le violeur rentre calmement dans la chambre. La présence du petit frère ne l’arrêtera pas.

Marie se souvient de la dernière fois qu’il l’a violée. Plus de deux années après la première fois, la jeune fille décide de se défendre. À seulement 10 ans, Marie s’empare d’un couteau. Elle me l’avoue : « S’il ose m’approcher je vais le planter pour qu’il crie. Mais je ne l’ai pas fait, je suis restée tétanisée. Ça a été la dernière fois ».

Il faudra attendre que Marie souffle sa dixième bougie pour qu’elle comprenne un peu mieux. Assistant à différents cours d’éducation sexuelle, elle étudie l’acte et sa portée, « je commençais à mettre des mots ».

 

En 2012, en France, 14 796 viols ou agressions sexuelles sur mineurs ont été recensées (Colosse aux pieds d’argile).

Les viols sont commis à 80% par des proches (Collectif féministe contre le viol, campagne 2016).

Plus tard, Marie racontera à sa mère ce qu’elle a vécu. Omettant les deux années de viols, elle ne parlera que de la première fois, déjà de trop. « Je n’ai pas eu la force de lui raconter le reste. Ça l’a vraiment détruite ». En effet, un viol ne s’arrête pas à la pénétration corporelle. Cela va bien au-delà, lorsque le mal envahit les pensées, les cauchemars, les visions. Lorsque le visage du violeur se cache à chaque coin de rue, derrière chaque lampadaire, chaque abri de bus, et même dans son propre lit. Un viol est une cessation, une désorganisation, un effacement profond, une gangrène plongeant disgracieusement l’être et le paraitre dans un abîme intérieur.

 

Marie, 14 ans.

 

Quatre années plus tard, Marie est élève en seconde. Sortir du collège est pour elle une véritable libération, le lycée apparaissant comme un nouveau départ. L’adolescente fait alors la rencontre d’un sportif, ce dernier étant en terminale. Les jeux de regards dans le couloir sont réguliers. Vient alors le jour où ce dernier engage la conversation avec Marie. « Il m’a parlé, on a sympathisé, il avait l’air plutôt cool. Je voyais qu’il s’intéressait à moi. Je suis tombé amoureuse de lui ». Une relation anodine, de la séduction adolescente et des mots agréables. Le sportif demande alors des photos de Marie.

 

« Au début j’étais réticente puis finalement j’ai accepté. J’envoie des photos de moi, mon visage, puis il me demandait mon corps, puis ça a dérivé sur des « nudes ». Je lui faisais confiance. Pour moi c’était la peur de perdre la 1ère personne qui s’intéressait à moi »

 

Marie me l’admet, découvrant une sexualité « normale », elle se jette bras ouverts dans cette relation. « J’essayais de m’appliquer, j’avais lu des livres sur ce qui pouvait plaire aux hommes. J’étais loin de me douter que tout ce que je lui envoyais était enregistré ». Quatre mois plus tard, l’adolescente se rend chez son copain, les corps fusionnent.

 

« Ma 1ere fois voulue, je l’ai faite à 14 ans ».

 

Tout se passe pour le mieux, Marie est heureuse. Quelqu’un tient à elle. Alors, sans se méfier, elle retourne une nouvelle fois chez son amoureux. Arrivée chez ce dernier, Marie découvre qu’il n’est pas seul. Un ami est présent dans le studio. Le copain la rassure, lui certifiant qu’il partira bientôt. Un film est alors lancé, tous trois s’allongent dans le lit. Marie est mal à l’aise, elle n’attend que le départ de l’intrus. « Je sentais qu’il se passait quelque chose ». Le copain s’en va prendre une douche, c’est alors qu’une troisième personne sort de la salle de bain. L’autre ami se rapproche de Marie, cette dernière refuse catégoriquement ses avances. Finissant sa douche, le copain revient alors et commence à toucher Marie, la sommant de se laisser faire. Celle-ci tente de prendre la fuite mais elle est retenue. De même, la crainte des coups apparaît. Marie se sent alors la jeune fille de 8 ans, bloquée dans son lit, ne pouvant rien faire.

 

« Je comprenais que je devenais sa chose et plus sa copine (…) J’étais de nouveau livide (…) J’étais plus un automate qu’une fille à ce moment-là (…) je me suis senti vidée. C’était encore pire qu’enfant. On aurait dit un cadavre à bout de force, je n’arrivais plus à parler, à bouger. Ils sont sortis comme si rien ne s’était passé. »

 

La culpabilité s’empare de l’adolescente, « je m’en veux car si j’avais fait confiance à mon instinct et que j’étais parti il n’y aurait pas eu de mauvaises choses ». De plus, Marie apprend que la soirée a été filmée et photographiée. Brisée, elle ouvre son corps, comme pour laisser s’échapper ce qui la ronge de l’intérieur. Les cicatrices sont désormais de sombres souvenirs, mais quelques traces qui en disent bien plus que mes mots. Bien évidemment, Marie s’est déjà posé la question, celle de la fin, dois-je m’ôter la vie pour me soulager ? Dans l’adversité, la mort apparait très amicale, sincère et honnête, elle ne peut mentir deux fois. Mais la mort est une certitude irrationnelle, on veut toujours savoir mais jamais connaitre. Finalement, personne ne renonce à la vie, juste au mal-être.

Les regards changent au lycée. Marie comprend, les photos/vidéos ont tourné. L’adolescente devient centre d’attention, de manière involontaire. « Mes potes s’éloignaient de moi, j’entendais des « putes ». Les gens ne me regardaient pas pareil, filles comme garçons. Mon meilleur ami est venu me voir et m’a dit « qu’est-ce que t’as fait ? ça tourne partout. T’es partout ». Nous sommes ici dans une situation de « revenge porn ». Les bourreaux décident d’harceler Marie, rendant public des photos et vidéos à caractère sexuel. En somme, les enregistrements de son viol collectif. Ces photos et vidéos ont été publiées sous couvert de vengeance envers Marie, cette dernière ne souhaitant plus voir son « ex-copain ». L’adolescente me l’admet, elle n’avait pas la force d’expliquer, de contrer les insultes, de répondre aux sifflements. Plusieurs semaines de grande souffrance succèdent aux publications.

 

« Ce que j’ai vécu comme un viol. Il l’a vécu comme un triomphe »

 

Marie se retrouve isolée. Filles comme garçons, personne ne vient la réconforter, l’aider, l’écouter, et encore moins tenter de la comprendre. Bien souvent au lycée, les adolescentes et adolescents préfèrent se lier de complicité plutôt que d’aider la/les victimes. Un balais d’influencés, d’apathiques, de suiveurs, d’inertie tenace. Bien plus qu’une passivité disgracieuse, une connivence destructrice. La honte doit changer de camp. Car au-delà de quelques adolescents moqueurs se dessine une multitude de complices.

Un soir, la mère de Marie prend son téléphone puis trouve les photos dénudées. « Ce jour-là ça a été un deuxième anéantissement. Sa fille dans des positions, des tenues (…) On n’a plus jamais eu la même relation (…) À ses yeux j’étais devenue une salope, comme aux yeux de mes amis (…) Je la dégoûtait »

Durant ces mois de détresse, de rendez-vous avec différents psychiatres, d’insomnies, Marie cherche de l’attention. Alors dans sa surconsommation émotionnelle, elle enchaîne les relations sexuelles. Privilégiant les hommes plus âgés. « Je cherchais vraiment un homme pour me réconforter. Je faisais tout pour le garder ». Dans son ivresse sentimentale, Marie se complait enfin. Elle ne ressent plus sa solitude. Peu de temps après, Marie rencontre un homme de quelques années son aîné. Ils vivent alors une relation saine et heureuse.

 

« Le plus dur, c’était de ne pas savoir qui avait vu quoi. Dans la rue, dans le métro, je me sentais constamment nue. J’avais tellement honte. Puis après j’ai appris à vivre avec. Aujourd’hui je sais que certaines choses tournent encore. Mais j’ai avancé, les gens je les emmerde. »

*le prénom a été modifié

NUMÉROS D’AIDE :

  • 3919 (Lutte contre les violences)
  • 0 800 05 95 95 (SOS Viol)
  • 119 (Enfance en danger)
  • 0800 200 000 (Lutte contre le cyberharcèlement)
  • 01 45 39 40 00 (suicide écoute)
  • 114 (numéro d’urgence – sourds et malentendants)

 

APPLICATIONS MOBILES : 

 

 

Sources :

Image : Collages Féministes de Lyon

 

Propos recueillis par Alex DELECAUT pour le Jean Moulin Post.

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